🇫🇷 Gilets jaunes sur les Champs-Élysées : un lourd bilan chez les forces de l’ordre et un dispositif mis en cause.

par Y.C.
Policiers et gendarmes ont fait face à des violences très importantes ce samedi sur les Champs-Élysées. Plus de 150 d'entre-eux ont été blessés. (photo Remy Buisine ©)

Ce samedi 24 novembre restera une journée particulièrement éprouvante pour les membres des forces de l’ordre engagés sur le dispositif parisien des « Gilets jaunes ». Plusieurs dizaines d’entre-eux ont été blessés et ont fait face à des violences incessantes et ce, pendant plus de 12 heures.

Les images parlent d’elles-mêmes. Le maintien de l’ordre sur les Champs-Élysées hier à Paris a été très difficile, bien plus que ce que certains commentateurs ont pu décrire. Pourtant, un vaste dispositif de police avait été mis en place afin de faire face à de violents incidents et des tentatives d’approches vers le palais de l’Élysée. 5000 policiers et gendarmes avaient été mobilisés, nous ont confirmé plusieurs sources policières. Un chiffre conséquent puisque seulement 1500 membres des forces de l’ordre avaient été déployés lors de la manifestation mouvementée du 1er Mai.

Malgré cela, les policiers et gendarmes ont semblé à de nombreuses reprises dépassés par des casseurs et des émeutiers, venus semer la pagaille et répandre une violence dirigée directement contre les forces de l’ordre. Plusieurs dizaines de policiers et gendarmes ont été blessés et ont terminé leur soirée à l’hôpital. L’une des victimes risque par ailleurs de perdre un œil comme nous le décrivons plus bas.

Des incidents dès le départ de la manifestation, chose rare

Dès 10h30, les violences ont débuté sur les Champs-Élysées et les premières grenades lacrymogènes ont été envoyées par les forces de l’ordre, afin de faire reculer un groupe de Gilets jaunes qui tentait de s’approcher du palais de l’Élysée. Ce n’était que l’introduction d’une journée interminable. Chose rare puisque les incidents de ce type ont généralement lieu en fin de manifestation.

À 11h30, l’un des canons à eau déployés par la police était déjà en cours d’utilisation. Un jeu du chat et de la souris s’est ensuite engagé et a duré pendant de longues heures, durant lesquelles les manifestants ont été repoussés, d’un côté, puis de l’autre. À la mi-journée, des groupes de manifestants mais aussi d’émeutiers sont arrivés sur place, grossissant le nombre de Gilets jaunes sur les Champs-Élysées.

Une situation qui interroge. Comment quelques milliers de manifestants et d’émeutiers ont il pu poser autant de difficultés à un tel dispositif de police, en plein cœur de Paris ? Y a-t-il eu un problème de gestion des forces présentes sur le terrain ? Y a-t-il eu une volonté de laisser des marges de manœuvres aux émeutiers, et ainsi discréditer un mouvement devenu populaire en quelques semaines ? Nous avons rassemblé de nombreux éléments de réponse.

Les Champs-Élysées : un lieu clairement désigné par les Gilets jaunes

Le Champs-de-Mars avait été choisi comme le lieu de cette seconde manifestation parisienne des Gilets jaunes, par les autorités qui ont expliqué avoir reçu plusieurs demandes. À de multiples reprises, Christophe Castaner et Laurent Nunez s’étaient relayés dans les journaux télévisés les jours précédents, afin de prévenir et d’insister sur cette interdiction d’accéder aux Champs-Élysées.

« Personne ne passera sur les Champs-Élysées » avait même affirmé le Préfet de police Michel Delpuech sur le plateau de BFMTV, ce vendredi. Le dispositif a pourtant rapidement pris l’eau.

En quelques dizaines de minutes, des manifestants se trouvaient sur la plus belle avenue du monde. Quant au Champs-de-Mars, il n’a vu la présence que de quelques groupes de manifestants isolés.

Une note des renseignements avait annoncé la présence de casseurs

Une note de la Direction des renseignements de la préfecture de police (DRPP), révélée par Le Parisien ce vendredi, avait mis en garde sur la présence de « 80 à 120 militants de l’ultra-droite et 100 à 200 membres de la ‘mouvance contestataire radicale' » qui pourraient se joindre aux Gilets jaunes. Ces derniers qui ont par ailleurs rapidement refusé d’aller manifester au Champs-de-Mars, choisissant haut et fort les Champs-Élysées, décrits par ces derniers comme apportant plus de visibilité.

L’absence de structure hiérarchisée est notable chez ce mouvement contestataire, né en dehors de toute organisation syndicale et aucun porte-parole n’a été désigné à ce jour, compliquant la tâche des services publics en terme de communication.

Autre élément qui a compliqué durement le maintien de l’ordre ce samedi : les différents chantiers présents sur les Champs-Élysées, qui ont fait office de magasins en libre service pour des émeutiers. Déterminés, ils n’ont eu de cesse que de mettre en place des barricades, qu’ils ont incendiées et remises en place après chaque passage des forces de l’ordre. Les assaillants ont également utilisé le mobilier des terrasses de restaurants.

Plusieurs drames auraient pu se produire lors des multiples explosions dues aux incendies volontaires, notamment celui d’une remorque de camion.

« Notre journée de travail a duré 20h30 »

Nous avons interrogé plusieurs policiers et gendarmes présents hier sur le dispositif de maintien de l’ordre, sur et autour des Champs-Élysées. Ils sont unanimes : l’organisation de ce dernier n’était pas à la hauteur de l’enjeu et beaucoup d’entre-eux ont travaillé jusqu’à un stade d’épuisement avancé. Les fonctionnaires estiment aussi majoritairement que le nombre de manifestants et de casseurs présents sur les Champs-Élysées a été sous-évalué par la préfecture de police et le ministère de l’Intérieur.

Selon nos informations, 13 compagnies de CRS et plusieurs escadrons de gendarmes mobiles étaient engagés ce samedi, à Paris, mais également des Compagnies d’intervention (CI) de la préfecture de police et des Compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI). Un grand nombre d’entre-eux ont d’ailleurs été rappelés sur ce qui était initialement leur jour de repos.

« Nous avons pris notre service à 4 heures du matin, nous avions plusieurs heures de route avant de regagner Paris et d’être prêt sur le rond-point de l’Étoile » nous raconte un CRS qui a souhaité garder l’anonymat face à son devoir de réserve. « Tout a démarré très vite, nous avons rapidement compris que la journée allait être très très longue vu les premiers incidents dès 10h30 », ajoute le policier.

« Notre journée de travail a duré 20h30, nous ne sommes rentrés à notre cantonnement qu’à 00h30. C’était interminable, d’autant que nous n’avons pu manger pour la première fois qu’à 22h30, quand le calme a commencé un peu à revenir » nous a-t-il détaillé, nous précisant qu’il avait repris son service dès 07h30 ce dimanche matin, sur un dispositif de sécurisation en province.

« Le dispositif était catastrophique »

Toujours selon les informations que nous avons pu obtenir, plusieurs Compagnies républicaines de sécurité ont tiré plus de 800 grenades lacrymogènes, certaines plus de 1000.

À plusieurs reprises, les CRS se sont retrouvées en rupture et ont du être ravitaillées en grenades, en catastrophe. Une situation difficile, marquée également par des demandes de renforts par les officiers et chefs de groupes sur le terrain. Ceux-ci étaient parfois en difficulté, face à des groupes d’émeutiers bien organisés et connaisseurs des techniques de maintien de l’ordre, qui n’hésitaient pas à utiliser les rues adjacentes aux Champs-Élysées pour prendre les forces de l’ordre à revers, ou encore à se fondre dans la masse des Gilets jaunes.

Des dizaines de pavés ont été déterrés par les assaillants, qui s’en sont ensuite servis comme projectiles. Des mortiers d’artifice ont également été utilisés à l’encontre des policiers et gendarmes, à plusieurs reprises.

« C’était le chaos total jusqu’à 22h30 ! Nous avons été envoyés en renfort vers 16h30 sur les Champs-Élysées. Le dispositif était catastrophique », nous raconte un policier affecté en CSI, exténué, et pourtant habitué à ce genre de situation.

« Nous avons été prévenus seulement vendredi soir vers 20 heures »

Un autre policier affecté en Compagnie d’intervention (CI) nous raconte avoir passé de longues heures à attendre, en « réserve opérationnelle », dans le secteur de la place de la Concorde et n’avoir été prévenu que la veille au soir qu’il allait finalement travailler samedi, le jour de repos de sa brigade.

« Nous nous sommes sentis inutiles et nous étions loin de ce qui se passait sur les Champs-Élysées. Nous ne sommes intervenus qu’à de rares occasions ou dans des rues adjacentes et seulement après 21 heures, alors qu’on entendait sur les ondes police que la situation était très difficile pour nos collègues, qui demandaient du renfort ! » nous explique-t-il.

« Nous avons été prévenus seulement vendredi soir vers 20 heures, que nous allions travailler ce samedi, dès 06h30. Nous devions être en repos samedi. Nous avons le sentiment de n’avoir servi à rien » a ajouté ce policier qui travaille depuis plusieurs années dans ce service appartenant à la Direction opérationnelle de l’ordre et de la circulation (DOPC).

Plus de 150 blessés chez les forces de l’ordre, un policier pourrait perdre l’usage d’un œil

Des dizaines de policiers et gendarmes ont été blessés. Le bilan n’est pas encore arrêté car beaucoup n’ont consulté un médecin que dans la nuit ou tôt ce dimanche matin. Selon les informations que nous avons recueillies, plus de 150 blessés ont déjà été dénombrés du côté des forces de l’ordre.

Un policier de la 11ème Compagnie d’intervention a été gravement blessé par l’explosion d’un engin artisanal vers 21h30, avenue Hoche. Ce dernier, qui a été opéré au cours de la nuit, pourrait perdre l’usage d’un œil. Dans cette affaire, un suspect a été interpellé en flagrant délit et a été placé en garde à vue. Selon nos informations, la victime portait pourtant un casque de maintien de l’ordre et des lunettes de protection, mais l’explosion a été violente et ces équipements n’ont pas suffit.

Un autre policier de la Compagnie de sécurisation et d’intervention de Seine-Saint-Denis (CSI 93) a été lui aussi sérieusement blessé au visage par le jet d’un pavé, comme le montre le syndicat Alliance Police Nationale de ce même département.

Un autre policier affecté à la CRS 55 a quant à lui été brûlé à la cuisse au 3ème degré, ainsi qu’à la main. Autre blessure sérieuse à la CRS 38, où un autre fonctionnaire a été sérieusement touché à l’œil droit, lui aussi lors d’un caillassage.

103 personnes ont par ailleurs été interpellées, 102 ont été placées en garde à vue, a annoncé la préfecture de police, qui fait état de 24 personnes blessées, dont 5 du côté des forces de l’ordre. Parmi les personnes placées en garde à vue, la majorité n’a aucun antécédent judiciaire, selon une source policière.

Emmanuel Macron a rapidement réagi

Les Gilets jaunes ont déjà annoncé leur volonté de manifester de nouveau à Paris samedi prochain, le 1er décembre.

Emmanuel Macron doit s’exprimer mardi soir et annoncer de nouvelles mesures. Mais Bruno Le Maire, ministre de l’Économie a expliqué ce dimanche que le cap du gouvernement ne changerait pas.

Dans un tweet ce samedi soir, le chef de l’État a évoqué les violences sur les Champs-Élysées. « Merci à nos forces de l’ordre pour leur courage et leur professionnalisme. Honte à ceux qui les ont agressées. Honte à ceux qui ont violenté d’autres citoyens et des journalistes. Honte à ceux qui ont tenté d’intimider des élus. Pas de place pour ces violences dans la République. »