🇫🇷 Marseille : Impunité totale pour les délinquants ? Un policier marseillais témoigne.

par Y.C.
Illustration Actu17 ©

Après l’incroyable tour de force d’un commando lourdement armé dans la cité de la Busserine ce lundi, et la vidéo d’une cinquantaine d’individus en deux-roues qui narguent les policiers dans les quartiers Nord rendue publique par une sénatrice hier, la rédaction d’Actu17 a décidé de recueillir les sentiments des policiers de terrain.

Un témoignage exclusif

L’un d’entre eux nous livre son témoignage. Nous l’appellerons Franck*, ce Gardien de la Paix exerce en tenue et fait partie d’une unité de terrain spécialisée dans la lutte contre la délinquance et la criminalité dans la cité Phocéenne. Il revient sur les faits d’actualité qui secouent Marseille. Il est également membre de l’Union des Policiers Nationaux Indépendants (UPNI), et c’est à ce titre qu’il a décidé de briser la glace.

Des actions ultra-violentes qui « se produisent de plus en plus souvent »

Actu17 : Le commando tout de noir vêtu, lourdement armé et équipé de trois véhicules maquillés a marqué les esprits lorsque la vidéo est sortie sur internet ce lundi. Est-ce une première ou bien une telle scène s’est déjà produite dans la ville ?

Franck : De telles scènes sont rares mais se produisent de plus en plus souvent au cœur des cités marseillaises ou lors de quelques braquages spectaculaires en centre-ville. Notamment dans la cité La Castellane en 2015 lorsque des équipages police ont été pris pour cible par des tirs d’AK47 (Kalachnikov, ndlr). Quelques années auparavant un fourgon avait été braqué sur le port de Marseille et les policiers avaient aussi été pris pour cibles alors que les malfaiteurs prenaient leur butin et mettaient le feu au fourgon avant de prendre la fuite.

Les délinquants n’ont « plus peur » de la Police

Actu17 : Avez-vous vous-même constaté une augmentation des violences contre les policiers ?

Franck : Les délinquants n’ont plus peur de nous. Ils savent qu’ils n’encourent pas grand chose face à la justice s’ils sont interpellés. Ils en profitent et n’hésitent plus à s’en prendre à nous physiquement, par petits groupes dans des endroits qu’ils connaissent parfaitement. Le plus dur c’est pour les équipages de PS (Police-Secours, ndlr) qui n’ont pas forcément l’équipement pour se protéger ni l’entraînement à ces techniques d’intervention propres aux unités constituées très mobiles. Des blessés il y en a tous les jours dans nos rangs, et de plus en plus.

VIDÉO. Une cinquantaine d’individus à deux-roues encerclent une patrouille de police et nargue les fonctionnaires.

Actu17 : Dans cette vidéo enregistrée par les caméras de surveillance du Centre Commercial Grand Littoral à Marseille, on peut voir une horde d’individus en deux-roues encercler une patrouille de police, sans réaction face aux provocations (klaxons, et conduite dangereuse notamment) : Quel est votre sentiment face à cette scène ?

Franck : Les rodéos sont monnaie courante. Prendre des risques pour verbaliser un non-port de casque, ça ne rime à rien. Si le conducteur ne s’arrête pas – comme la plupart du temps -, s’en suit une prise en charge dynamique (course-poursuite, ndlr), tout le temps arrêtée par notre station directrice. C’est frustrant mais c’est le mieux au final. Imaginez que le jeune chute et se tue : c’est simple, on te passe les menottes et tu finis en prison. De plus en plus d’interventions sont filmées par les passants ou les habitants, tout est détourné pour nous mettre en cause. Dans les conditions de cette vidéo, il vaut mieux ne rien faire.

Aucune « réelle sanction pénale »

Actu17 : Vous sentez-vous impuissant face à la délinquance et à la criminalité ?

Franck : Impuissant non, mais carrément pas aidé. Pas aidé par une hiérarchie qui est souvent déconnectée de la réalité des policiers de terrain. Une hiérarchie qui pense bien trop souvent à remplir des cases pour obtenir des primes mirobolantes. Si tu ne remplis pas les objectifs – communiqués oralement, puisque la politique du chiffre est abolie officiellement – tu te fais reprendre de volée lors des notations par exemple. Mais si tu veux faire ton travail correctement et qu’il y a de la casse, et bien tu en prends pour ton grade avec des sanctions. Donc que faire ? Certains achètent leur tranquillité en faisant de l’alimentaire : des interpellations faciles et sans risque, comme un petit consommateur de cannabis par exemple. Ensuite nous ne sommes pas aidé par la justice. Aucune réelle sanction pénale n’est appliquée sous prétexte que les prisons sont pleines. Sous prétexte qu’il faut laisser une seconde chance… Des exemples j’en ai des dizaines. Ça, les délinquants le savent et en jouent, donc rien ne les arrête. Par contre le policier qui subit au quotidien mais qui commet une erreur, une fois, est mis au ban de la société et on fera tout pour l’enfoncer, comme dans l’affaire Théo par exemple. Enfin, les médias ne sont pas toujours objectifs et ça joue sur l’opinion publique et sur notre moral avec les conséquences que l’on connaît…

Nota : Le taux de suicide dans les rangs des policiers est au moins trois fois plus important que dans la population générale selon les études annuelles.

« On demande juste à faire notre métier dans des conditions normales »

Franck : Ce climat de violences envers les forces de l’ordre, tant lors de certaines manifestations que lors de faits criminels comme à La Busserine, n’est plus supportable pour nous « flics de terrain ». Nous sommes déconsidérés par notre hiérarchie et surtout par la justice. Beaucoup d’entre nous n’en peuvent plus de cette pression qui s’abat sur notre fonction et en arrivent à se suicider, malgré tout ce que pourra dire l‘Administration. On demande juste à faire notre métier dans des conditions normales, avec du matériel et des équipements adaptés, et être respectés. Il faut aussi une vraie réforme de la procédure pénale avec une application stricto sensu des peines encourues.

La rédaction remercie Franck pour s’être prêté à l’exercice et nous avoir livré son témoignage.

*Le prénom a été modifié

Actu17.