🇫🇷 #Policiers en colère : «Le renouvellement de l’état d’urgence, c’est de la poudre de perlimpinpin !»

Illustration Actu17 ©

La France est en état d’urgence depuis plus de deux ans et devrait le rester jusqu’au 1er novembre. Les policiers racontent ce que cela a changé et soulignent les sous-effectifs, les commissariats en ruine, l’impossibilité de prendre des congés…

Vingt mois après sa première mise en place, l’Assemblée Nationale a voté ce jeudi 6 juillet la prolongation de l’état d’urgence. La sixième et dernière, promet le gouvernement d’Edouard Philippe. Mais de l’aveu des policiers, ce régime d’exception est «de la poudre aux yeux» qui sert surtout à rassurer les citoyens à moindre coût. Car sur le terrain, les problèmes de fond demeurent: sous-effectif chronique, matériel obsolète, parc automobile et locaux vétustes… Certains commissaires osent même des dispositifs assez grossiers pour «cacher la misère» lorsque le ministre de l’Intérieur ou le Premier Ministre viennent leur rendre visite.

À l’annonce de la prolongation de l’état d’urgence ce jeudi, aucun des fonctionnaires contacté n’a sauté de joie. «L’état d’urgence, ce n’est pas ça qui change vraiment notre quotidien… À part quelques éléments qu’on souhaiterait pouvoir conserver, comme les fouilles de véhicules ou le port d’arme en dehors du service… Les perquisitions administratives aussi, c’était pratique au début. On a réussi à trouver pas mal de choses dans les premiers mois parce que les mecs étaient pris au dépourvu: mais maintenant ils savent, ils cachent leurs affaires ailleurs, donc ça ne marche plus» regrette Lucie*, 30 ans, qui exerce dans le Val d’Oise. «Bref, pour moi l’état d’urgence c’est de la poudre aux yeux!». Même expression –ou presque– chez un collègue des Yvelines: «C’est de la poudre de perlimpinpin, comme dirait notre Président. Ça rassure la population, ça permet de pouvoir dire: regardez, on donne aux policiers les moyens d’agir. Mais en fait, non, on n’a déjà pas les moyens de faire notre travail de base correctement… Alors encore moins de la lutte anti-terroriste!».

Le 3 mai dernier, lors du débat d’entre deux tours qui l’opposait à Marine Le Pen, le candidat Emmanuel Macron avait pourtant affirmé: «Le terrorisme et la menace terroriste, c’est la priorité des prochaines années. Je veux être Président de la République française et je veux être chef des armées, donc ce sera ma priorité. Cela suppose de renforcer les moyens de police (…)». Sur le terrain, on attend de voir avec une once de scepticisme non dissimulé. D’abord parce que les cinq états d’urgence précédents n’ont pas été les «révolutions» attendues en termes de renforcement d’effectifs ou de matériel. Ensuite parce que le projet de loi anti-terroriste présenté mi-juin en Conseil des Ministres, qui prépare la sortie de l’état d’urgence pour le mois de novembre prochain, «ne règlera pas plus le problème de fond si de l’argent n’est pas débloqué et des effectifs recrutés».

«C’était plus dangereux qu’autre chose de faire la plante-verte»

«J’ai passé plusieurs mois immobile, à garder la porte d’un ambassadeur», décrit Etienne*, agent à la Direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC) de Paris. «Si une personne se faisait agresser à 10 mètres sur le trottoir d’en face, en théorie je ne devais pas bouger. C’était les ordres. C’est pour ça qu’on nous appelle les plantes-vertes.» Il faut dire qu’avec un gilet d’une vingtaine de kilos sur le dos, la position debout et statique devient vite un supplice. Pire, elle est inefficace, voire dangereuse, pour la grande majorité des policiers qui sont passés par là. «On est des cibles vivantes plus qu’autre chose. On nous voit de loin et c’est très facile de s’en prendre à nous. Peut-être que ça rassure les gens, je comprends, mais pour nous c’est super angoissant, on se sent très vulnérable…». Un collègue affecté à la surveillance de la terrasse panoramique de l’Arc de Triomphe pendant plusieurs semaines confirme: «On était deux là-haut. Mais quand il y a du monde, tu ne peux rien faire, tu ne vois rien… Un jour, quelqu’un m’a tapé sur l’épaule par derrière, je me suis retourné vers la droite mais il était à gauche. Il voulait juste me dire “Merci pour ce que vous faites”, c’était sympa… Mais s’il avait eu un couteau, il aurait eu trois fois le temps de l’utiliser…».

Après les premiers attentats de janvier 2015 qui ont frappé Paris, un important contingent de police —renforcé par des effectifs de gendarmerie civile et de militaires– a été déployé un peu partout en France pour surveiller les lieux de cultes, les écoles, les grandes manifestations culturelles ou sociales etc. Mais ces «plantes-vertes» sont vite devenues le symbole d’un état d’urgence qui fait davantage dans la «représentation» que dans l’action de fond. Par ailleurs, bien des agents se sont plaints d’être affecté à ces missions sans être remplacés au commissariat, laissant leurs collègues en sous-effectif aigu. Après les manifestations –interdites– d’octobre et novembre 2016 (ayant fait suite à l’attaque aux cocktails molotovs de quatre agents à Viry-Châtillon) la hiérarchie a fini par lever certaines gardes statiques ou missions de protection de personnalités (comme la famille de l’ex Premier Ministre Manuel Valls) mais «il a fallut se battre pour qu’ils comprennent que ce n’était plus vivable. On ne pouvait même plus assurer nos missions de base».

Pour ce qui est des gardes mobiles, censées être les premières à intervenir en cas d’attaque dans la capitale, là aussi il y a des problèmes de gestion et des incohérences. Un agent de l’unité de sécurisation opérationnelle de la capitale (USOC) témoigne sous couvert d’anonymat: «On a eu des nouveaux fusils d’assaut, des gilets pare-balles lourds, des casques avec visière qui résistent aux balles… C’est génial! Sauf que c’est tellement lourd qu’on les laisse dans la voiture pour patrouiller à pieds…» Et comme le matériel coûte cher, la voiture doit rester garée au commissariat le plus proche, sous la surveillance des collègues… Résultat, quand un appel radio retentit, les agents sont contraints de parcourir un ou deux kilomètres en courant, parfois plus, pour récupérer leur matériel et leur véhicule avant de se rendre sur place. «C’est absurde… Encore une bonne idée sur le papier, mais qui tourne au fiasco dans les faits». Et des «fausses bonnes idées» comme ça, il y en a eu beaucoup depuis les attentats de Charlie Hebdo, Montrouge et l’Hyper cacher, en janvier 2015. Bien sûr, des fonds spéciaux ont été débloqués mais les besoin sont tels que «cela suffit à peine à retrouver des conditions de travail d’avant… Alors que maintenant, il y a la menace terroriste en plus!».

Sous-effectifs cachés, heures sup’ non payés, congés reportés…

«Depuis les premiers attentats, on pose beaucoup moins de congés, il y a plus de besoins et le nombre de personnes pouvant être absentes en même temps a été réduit. À Noël ou l’été, pour poser des vacances, c’est un vrai casse-tête…» soupire Vincent*

http://bit.ly/2sGekks