Le mardi 2 juin 2026 à 16:18
Xavier Dupont de Ligonnès aurait continué d'écrire sur un forum religieux des années après la tuerie de Nantes (Loire-Atlantique). C'est ce que suggère une enquête du quotidien Ouest-France, qui a identifié sur cet espace de discussion, un compte resté actif jusqu'en 2017, soit plus de six ans après les faits. Son style d'écriture présenterait de fortes similitudes avec celui de l'homme le plus recherché de France. De quoi, peut-être, relancer les investigations.
Depuis 2011, il est établi que Xavier Dupont de Ligonnès écrivait sur ce forum consacré à la foi, à la Bible et à la théologie sous le pseudonyme "Chevy", à partir de 2009, puis "LIGO", à partir de 2010. Le dernier message connu du compte LIGO date du 8 avril 2011, cinq jours après la mort de son épouse Agnès et de leurs quatre enfants, retrouvés enterrés sous la terrasse de la maison familiale, à Nantes. Vu pour la dernière fois à Roquebrune-sur-Argens (Var), le suspect est introuvable depuis.
Le compte "Epsilon" a, lui, été créé le 2 juillet 2010, alors que "Chevy" et "LIGO" étaient encore actifs. Il a publié 1 169 messages avant de se taire définitivement le 15 août 2017. Créé bien avant la tuerie, il n'a donc pas pu être ouvert par un imitateur après les faits, d'autant que ses particularités d'écriture se retrouvent dès ses premiers messages. L'enquête, conduite par le journaliste Arnaud Wajdzik avec l'aide d'un expert en renseignement de sources ouvertes (OSINT), conclut que "Epsilon" cumulait la grande majorité des critères observés. La même grille d'analyse, appliquée à cent comptes du forum tirés au hasard, n'a donné aucun résultat comparable.
Des tics d'écriture communs
L'analyse repose sur la stylométrie, une discipline qui consiste à identifier un auteur non par ce qu'il dit, mais par sa manière de l'écrire. Les trois comptes partageraient les mêmes automatismes : des mots placés en majuscules au milieu d'une phrase, des guillemets employés avec ironie, des accumulations de points d'interrogation et d'exclamation, ou encore des expressions récurrentes comme "CQFD" et "liste non exhaustive". Ces mêmes tics ont été retrouvés dans des écrits privés de Xavier Dupont de Ligonnès figurant au dossier judiciaire, notamment dans une lettre intitulée "A mes femmes".
La signature des trois rois bibliques
L'indice le plus troublant concerne trois rois mineurs de l'Ancien Testament. Dans une lettre manuscrite privée datée de 2008, jamais rendue publique, Xavier Dupont de Ligonnès cite Baescha, Jojakin et Achazia pour illustrer ce qu'il considère comme des contradictions de la Bible. Or, en février 2011, le compte "Epsilon" a évoqué ces trois mêmes rois. Le forum existe depuis quinze ans et compte plus de 6 500 membres inscrits ; pourtant, "Epsilon" est le seul d'entre eux à n'y avoir jamais mentionné le roi Baescha. La formulation employée pour Achazia est par ailleurs quasi identique à celle de la lettre, avec la même orthographe inhabituelle du nom et les deux mêmes âges, dans le même ordre, tirés d'un document que personne n'a jamais publié.
Le réseau d'interlocuteurs renforce encore les présomptions : sur huit pseudonymes identifiés comme contacts réguliers de "Chevy" et "LIGO", sept se retrouvent également chez "Epsilon".
Sollicité par Ouest-France, l'expert suisse en stylométrie Claude-Alain Roten, connu pour ses travaux sur l'affaire Grégory et pour avoir contribué à l'identification de l'artiste Banksy, estime que "la piste est sérieuse". Selon lui, "les marqueurs sont concordants : la ponctuation, les tics de syntaxe, les comptes qui interagissent… ce sont toujours les mêmes". Il insiste sur la coïncidence des trois rois bibliques : "On ne peut jamais totalement exclure un copycat, mais le faisceau de présomptions que vous avez mis au jour est difficile à contester."
Une preuve qui reste à établir
Un faisceau d'indices ne fait toutefois pas une preuve. Seule l'exploitation des données techniques du compte, en particulier les adresses IP de connexion, permettrait de confirmer l'identité de son auteur. De nouvelles réquisitions judiciaires seraient nécessaires pour y parvenir. Depuis la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès, en avril 2011, plus de 1 850 signalements ont été transmis aux enquêteurs. Aucun n'a permis de le localiser.