Des enfants «achetés comme pour un Uber» : le parquet de Paris ouvre une enquête visant le site Sexemodel

Signalé à la justice par la haute-commissaire à l'Enfance, le site Sexemodel hébergerait plusieurs centaines d'annonces proposant les services de jeunes filles mineures. La section de lutte contre la cybercriminalité du parquet de Paris est chargée des investigations.
Des enfants «achetés comme pour un Uber» : le parquet de Paris ouvre une enquête visant le site Sexemodel
Capture d'écran floutée de la page d'accueil du site Meslibertines.com, anciennement Sexemodel. (Illustration / A17)
Par Actu17
Le jeudi 10 septembre 2026 à 17:30

Le parquet de Paris a ouvert une enquête visant Sexemodel, un site d'annonces d'escort-girls et de prostitution récemment rebaptisé Meslibertines.com. D'après un reportage diffusé ce jeudi par France Inter, des centaines d'annonces concernant des mineures seraient publiées sur cette plateforme, présentée comme la plus importante du genre en France. Le site reste accessible, un an après une première investigation de la radio sur la pédocriminalité.

Tout est parti d'un signalement de Sarah El Haïry. La haute-commissaire à l'Enfance a saisi l'ARCOM, ainsi que la procureure de la République de Paris sur le fondement de l'article 40 du Code de procédure pénale. "J'ai saisi l'ensemble des entités qui peuvent fermer ce site, parce que c'est une urgence et une nécessité", a-t-elle déclaré à France Inter.

Invitée de la radio ce jeudi, la procureure de Paris, Laure Beccuau, a précisé que l'affaire avait été confiée à la section de lutte contre la cybercriminalité de son parquet. La fermeture du site est "l'un des objectifs", selon elle. "Les magistrats sont tout à fait mobilisés sur ce dossier", a-t-elle assuré. Ces derniers ont "enclenché une demande d'entraide avec les autorités helvétiques". Celles-ci sont en train de réunir des pièces qui doivent permettre d'étayer la procédure. Ils "ne lâcheront rien, comme ils n'ont rien lâché sur le site Coco", a affirmé la procureure, en référence au site de discussion en ligne fermé en juin 2024 dans le cadre d'une enquête du parquet de Paris.

Laure Beccuau a également indiqué que la brigade de protection des mineurs (BPM) lance des investigations lorsque ses enquêteurs repèrent des clients entrés en contact avec des mineurs par le biais de Sexemodel. Parmi les affaires déjà jugées, elle a pris l'exemple d'une condamnation récente à "six ans d'emprisonnement".

Des enfants «achetés comme pour un Uber»

Sur le site, les jeunes filles concernées se présenteraient toutes comme âgées de 19 ou 20 ans. Les clichés publiés, où leur visage n'est souvent pas masqué, laisseraient pourtant voir des silhouettes d'adolescentes, rapporte France Inter. Leur poids, d'environ 40 kg, serait par ailleurs mis en évidence, fréquemment accompagné des termes "skinny" (maigre, en anglais) ou "jeune fille maigre", un vocabulaire codé qui servirait à signaler des mineures. Elles changeraient de ville au bout de deux jours au plus, leurs proxénètes réservant à chaque étape une chambre avant d'afficher les prix des prestations sur Sexemodel.

Michel Amas, avocat spécialisé dans la protection de l'enfance, suit plusieurs centaines de dossiers qui présentent tous le même schéma. "La vitrine, c'est ce site", résume-t-il. "Les enfants sont achetés comme pour un Uber, en quelques secondes", dénonce l'avocat, à nos confrères. Il souligne que le numéro du proxénète figure la plupart du temps sur les annonces, que le paiement par carte bleue est possible et que les personnes peuvent être géolocalisées "au mètre près". "Tous les moyens sont là pour qu'on arrête et rien ne se passe", déplore-t-il.

Selon les associations, la France compte au moins 20 000 enfants prostitués. Côté police, le nombre de victimes identifiées a été multiplié par 20 en une décennie. "Avoir une relation sexuelle avec un enfant de moins de 15 ans, ça s'appelle un viol", rappelle Sarah El Haïry, qui insiste sur "la responsabilité de toute la chaîne, du concepteur jusqu'au prédateur". "Il y aura certainement d'autres sites qui vont essayer d'émerger et c'est pour ça qu'il faut que les condamnations soient extrêmement lourdes et extrêmement fermes", prévient la haute-commissaire.

Un «quasi-monopole» sur les annonces de prostitution

Sexemodel serait progressivement devenu incontournable pour les personnes prostituées en France, la sécurité comptant parmi les motifs de leur abonnement. La plateforme permet en effet de consulter, moyennant finance, un fichier recensant les clients à risque, que les travailleuses du sexe complètent elles-mêmes. Il faut débourser 459 euros pour être visible pendant 30 jours, selon Anaïs de Lenclos, travailleuse du sexe et porte-parole de la Fédération Parapluie Rouge, qui évoque "un quasi-monopole", auprès de nos confrères. "Tout le monde peut s'inscrire, il n'y a personne pour aller vérifier la véracité des photos, des textes ou des âges", pointe-t-elle.

Une coopération difficile avec la Suisse

La plateforme a été créée par David Azzato, que France Inter présente comme le principal facilitateur de la prostitution dans l'Hexagone. Établi à Dubaï (Émirats arabes unis), cet homme de nationalité suisse s'était lancé au début des années 2000 avec une "agence d'escorts hongroises". Son site lui rapporterait aujourd'hui plus de 20 millions d'euros chaque année. Condamné en 2011 pour proxénétisme aggravé, il a fait l'objet d'un mandat d'arrêt international que la Suisse a refusé d'exécuter, la législation helvétique autorisant les sites d'annonces de prostitution.

Une situation qui complique la tâche des enquêteurs français. "On sait que la société est basée en Suisse. Quand on leur adresse des réquisitions, ils répondent par mail", explique le commissaire divisionnaire Julien Bataille, chef de l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), à France Inter. Le policier dénonce "une posture extrêmement hypocrite" : "Ils savent très bien que parmi les milliers d'annonces, il y en a certaines pour lesquelles ils se rendent coupables d'un délit."Et de marteler : "L'autorité judiciaire française ne peut pas agir seule, il faut une coopération avec les autorités suisses."