Le lundi 2 mars 2026 à 16:24
Emmanuel Macron a prononcé lundi 2 mars un discours d'environ quarante minutes depuis la base de l'Ile Longue, à Brest (Finistère), où sont stationnés les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) français. Évoquant un "embrasement possible à nos frontières" et une "période de rupture pleine de risques", le chef de l’État a annoncé avoir ordonné l'augmentation du nombre de têtes nucléaires de l'arsenal français et a lancé le concept de "dissuasion avancée" à destination de huit partenaires européens.
"C'est avec beaucoup de gravité que je viens aujourd'hui annoncer à la nation une évolution à la hauteur de nos défis nationaux et européens", a déclaré Emmanuel Macron, affirmant d'emblée que "la dissuasion doit demeurer un intangible français". "En tant que président de la République, élu au suffrage universel direct, j'en suis le garant", a-t-il poursuivi, avant de prévenir : "Intangible ne veut pas dire inerte."Le chef de l’État a rappelé que "tous ceux qui auraient l'audace de vouloir s'en prendre à la France savent le prix insoutenable qu'il y aurait pour eux à payer", en référence aux "dommages inacceptables" que la doctrine nucléaire française promet d'infliger à quiconque s'en prendrait à ses intérêts vitaux.
«Un rehaussement indispensable» de l'arsenal nucléaire
"J'ai ordonné d'augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal", a annoncé le président de la République, qualifiant ce "rehaussement" d'"indispensable". Le chef de l'Etat a indiqué que la France ne communiquerait plus sur les chiffres de son arsenal nucléaire, "contrairement à ce qui avait pu être le cas par le passé", afin de "couper court à toute spéculation". Jusqu'ici, l'arsenal français était estimé à un peu moins de 300 têtes nucléaires. Emmanuel Macron a également annoncé que le futur sous-marin nucléaire lanceur d'engins se nommerait "L'Invincible" et serait opérationnel en 2036.
"Un réhaussement de notre arsenal est indispensable" : Emmanuel Macron qui annonce avoir "ordonné d'augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal" pic.twitter.com/P0umWN7Oxo
— LCI (@LCI) March 2, 2026
Le président de la République a justifié ces décisions par la multiplication des menaces. Évoquant un "embrasement possible à nos frontières", en lien avec la guerre au Moyen-Orient et "un Iran aux capacités nucléaires et balistiques non encore détruites", il a prévenu qu'il reviendrait "dans les prochains jours" sur ce sujet. "Nous vivons actuellement au plan géopolitique une période de rupture pleine de risques et nos compatriotes en ont pleinement conscience. Cette période justifie un durcissement de notre modèle", a-t-il martelé.
Le chef de l’État a pointé le "comportement irresponsable de la Russie" en Ukraine, les ramifications de l'alliance entre Moscou et Pyongyang, la "dépendance extrême" de la Russie vis-à-vis de la Chine, ainsi que les conflits impliquant l'Inde, le Pakistan et l'Iran. "Nous assistons à la fois à un renforcement du risque que les conflits franchissent le seuil nucléaire, mais aussi, dans le même temps, à une intensification de la conflictualité", a-t-il alerté. "L'Europe pourrait un jour se trouver dans une position similaire pour gérer ce genre de situation, avant qu'elles ne franchissent le seuil nucléaire", a-t-il mis en garde.
Emmanuel Macron annonce que le futur sous-marin nucléaire français lanceur d'engins "se nommera 'L'Invincible' et naviguera en 2036" pic.twitter.com/UjXfIpZszD
— LCI (@LCI) March 2, 2026
Huit pays européens intéressés par la «dissuasion avancée»
Emmanuel Macron a ensuite dévoilé le concept de "dissuasion avancée", qu'il présente comme "une nouvelle étape de la dissuasion française". "Notre sécurité ne s'est jamais conçue dans les seules limites de notre territoire, au plan conventionnel comme au plan nucléaire", a-t-il rappelé, avant d'annoncer : "Nous entrons sur le chemin de ce que j'appellerai la dissuasion avancée."Concrètement, cette démarche "offre la possibilité pour les partenaires de participer aux exercices de la dissuasion" et "pourra prévoir le déploiement de circonstances, d'éléments de force stratégique chez nos alliés", a-t-il détaillé.
Le président a révélé que "dès cet hiver, de hauts responsables britanniques ont assisté, pour la première fois depuis l'existence de notre dissuasion, à l'un des exercices de nos forces aériennes stratégiques". Huit pays européens sont intéressés par cette "dissuasion avancée" : le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. "Les discussions sont aussi ouvertes avec plusieurs autres pays et se poursuivront dans les semaines et les mois à venir", a précisé le chef de l’État. Cette démarche serait "parfaitement complémentaire" de l'OTAN et a été élaborée "en pleine transparence avec les États-Unis d'Amérique et en coordination étroite avec le Royaume-Uni", a-t-il assuré.
Le chef de l’État a toutefois posé des limites claires en matière de souveraineté. "La décision ultime" d'activer la dissuasion nucléaire "revient au seul président de la République", a-t-il rappelé. "Il n'y aura pas non plus de partage de la définition des intérêts vitaux qui restera d'appréciation souveraine pour notre pays", a-t-il précisé, ajoutant que l'avertissement nucléaire se ferait toujours "à la seule discrétion de la France". "Notre doctrine conservera ses fondations originelles, son caractère strictement défensif, le refus de la bataille nucléaire, la rupture totale et assumée entre le conventionnel et le nucléaire", a-t-il garanti.
«Le champ des règles est un champ de ruines»
Emmanuel Macron a par ailleurs estimé que "pour être fort dans notre dissuasion nucléaire, nous devons être forts dans nos capacités conventionnelles, dans toutes leurs dimensions", déplorant un "manque criant de capacité d'épaulement en Europe" ces dernières années. "Cette situation n'est pas tenable", a-t-il averti. Le président a identifié trois domaines dans lesquels l'Europe devrait renforcer ses capacités collectives : "l'alerte avancée, donc la capacité, par une combinaison de satellites et de radars, de détecter et de suivre les missiles", "la maîtrise du ciel avec la défense aérienne élargie et les protections antimissiles et antidrones", et "les capacités de frappes dans la grande profondeur". Il a annoncé que la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne allaient "travailler ensemble à des projets de missiles de très longue portée". "En entrant avec nous dans cet épaulement réciproque, les pays partenaires peuvent aider à renforcer les capacités de l'Europe dans ces trois domaines", a-t-il plaidé. "Pour être libre, il faut être craint", a-t-il souligné.
Le président de la République a enfin dressé un constat sévère sur l'état des traités de contrôle des armements. "Le champ des règles est un champ de ruines", a-t-il lancé, détaillant la fin successive du traité sur les missiles antibalistiques, du traité sur les forces nucléaires intermédiaires, du traité New Start, et la dératification par la Russie du traité d'interdiction des essais nucléaires. "Les Européens ont pris l'habitude que leur sécurité dépende de règles faites par des tiers", a-t-il fustigé, dénonçant des accords "négociés par d'autres que nous" et "dénoncés par ceux-là mêmes qui les avaient signés sans aucune concertation, quand bien même ces derniers étaient nos alliés". "Ce que je souhaite plus que tout, c'est que les Européens reprennent le contrôle de leur propre destin", a-t-il lancé, appelant les partenaires "à se joindre aux premiers travaux" engagés avec l'Allemagne et le Royaume-Uni pour "reconstruire un corpus de règles".
Le chef de l’État s'est engagé à poursuivre le renouvellement des forces stratégiques jusqu'au terme de son mandat en 2027, estimant que "le demi-siècle qui vient sera un âge d'armes nucléaires".