Le vendredi 6 mars 2026 à 15:40
Une sapeur-pompier volontaire de la caserne de Beaucaire (Gard) accuse quatre de ses collègues de viol en réunion lors d'un week-end de cohésion à la montagne, en mars 2024. Les quatre hommes, placés en garde à vue en février 2026, nient les faits. Trois autres témoignages, dénonçant le comportement de certains des mis en cause, ont depuis été recueillis par le syndicat des sapeurs-pompiers volontaires de France. La direction du SDIS 30 assure appliquer une "tolérance zéro".
Les faits dénoncés remontent à la nuit du 15 mars 2024. Valentine*, sapeur-pompier volontaire et seule femme de son équipe, participe à un séjour de cohésion organisé par l'Amicale de Beaucaire. Le groupe est hébergé dans un chalet doté de dortoirs communs. Le vendredi soir, elle sort en boîte de nuit avec une partie de ses collègues. Dès ce moment, elle décrit une atmosphère oppressante. "Je sentais dès le départ qu'il y avait une ambiance bizarre. En boîte de nuit, je sentais cette atmosphère de meute", confie-t-elle à France 3 Occitanie. Au retour au chalet, Valentine assure avoir été emmenée contre son gré sur un canapé par plusieurs de ses collègues. "Deux d'entre eux m'ont pris de part et d'autre par les bras et m'ont guidé vers le canapé. Le temps que je percute ce qui se passe, j'ai dit non plusieurs fois", raconte-t-elle. L'un d'eux l'aurait alors embrassée de force, ce qui aurait constitué, selon ses mots, le "top départ" de l'agression. Ses souvenirs de la suite sont très flous. La jeune femme suspecte avoir été droguée à son insu, sans pouvoir en apporter la preuve à ce stade.
Dans les semaines et les mois qui suivent, Valentine continue de travailler à la caserne. Selon son récit, les auteurs présumés ne se cachent pas. "Pendant mes gardes, ils continuaient d'en parler ouvertement, je le prenais en pleine figure. Ils s'en vantaient, partageaient des vidéos de ce soir-là, c'est là que j'ai dit stop", témoigne-t-elle. Certains gradés lui auraient même rapporté avoir vu les vidéos. La jeune femme décrit des remarques sexuelles constantes et humiliantes à son égard. Les mis en cause seraient également venus l'intimider jusque sur son autre lieu de travail, lui disant être "sept ou huit" à avoir participé à l'agression. C'est cette pression continue qui lui fait prendre pleinement conscience de ce qu'elle aurait subi.
«Un signalement resté sans suite pendant quatre mois»
Valentine signale les faits à la cellule de signalement du SDIS 30 le 27 novembre 2024. Un rendez-vous avec un psychologue lui est proposé, mais il ne lui est pas conseillé de porter plainte. Ne se sentant pas prise au sérieux, elle dépose plainte quelques jours plus tard, le 2 décembre 2024. La cellule de signalement ne prévient toutefois la direction du SDIS du Gard que le 5 mars 2025, soit quatre mois après le signalement initial. Les auteurs présumés sont suspendus de leurs fonctions le 10 mars 2025, "soit 5 jours après la saisie de la direction du SDIS 30 par la cellule de signalement", précise le lieutenant-colonel Eric Agrinier, en charge de la communication du SDIS 30.
Lors de son dépôt de plainte, Valentine mentionne trois personnes, mais la procureure retient finalement le qualificatif de viol en réunion pour quatre hommes. Ces derniers ont été placés en garde à vue en février 2026, soit un an et demi après le dépôt de plainte. Ils nient les faits et ont été relâchés sans mesure de contrainte judiciaire. "Cette enquête pour viol en réunion est menée par la police des Bouches-du-Rhône compétente géographiquement. En l'état, à l'issue des premières investigations et à l'issue des gardes à vue au cours desquels les faits ont été niés, quelques actes d'enquête se poursuivent", a détaillé le parquet de Nîmes. Dans l'attente des suites données par la justice, les quatre hommes sont présumés innocents. "Le procureur peut décider de classer l'affaire, d'ouvrir une information judiciaire ou d'aller au procès", précise Me Laure Pons, avocate de la plaignante au barreau de Nice.
«Des années et des années d'impunité»
Au-delà de son cas personnel, Valentine dénonce un climat de harcèlement sexuel d'ambiance ancré depuis des années à la caserne de Beaucaire. "En tant que jeune recrue, on nous demandait des photos de nues sur nos réseaux sociaux avant même notre intégration en caserne. Et dès qu'on entre dans ce milieu, on nous martèle : 'ce qui se passe en caserne, reste en caserne'", rapporte-t-elle. "Tout ça n'est pas arrivé du jour au lendemain, ça fait des années et des années qu'il y a une impunité", insiste-t-elle. D'après le Midi Libre, ce climat ne touchait pas seulement les femmes. Un jeune homme aurait été pris à partie par plusieurs collègues qui ont tenté de lui raser la tête et les sourcils de force. Valentine évoque également un épisode où l'un des mis en cause aurait jeté un seau d'eau sur un membre féminin de la hiérarchie. L'auteur aurait été couvert par ses collègues, tandis que c'est la supérieure qui a fini par quitter la caserne.
Trois autres témoignages de jeunes femmes sont parvenus au syndicat des sapeurs-pompiers volontaires de France. Bruno Ménard, secrétaire général du syndicat, indique que ces témoignages dénoncent aussi le comportement de trois des quatre mis en cause : un autre cas d'agression sexuelle, du harcèlement sexuel et du harcèlement sexuel d'ambiance. "Une jeune fille nous a fait remonter que des agents, installés dans la salle de télévision du centre de secours, étaient en train de regarder un film pornographique en se masturbant", rapporte-t-il. Ces témoignages n'ont toutefois pas été transmis à la cellule de signalement du SDIS 30 et aucune plainte n'a été déposée à ce stade. Le colonel Sébastien Paletti, patron du SDIS 30, affirme n'avoir "aucun dépôt de plainte, aucune déclaration" portés à sa connaissance. "C'est insupportable, ce n'est pas normal que des sapeurs-pompiers aient de tels comportements. La difficulté, c'est que je n'ai aucun élément factuel", déplore-t-il. Bruno Ménard assure de son côté travailler à convaincre ces victimes de porter plainte.
«Il n'y a aucune omerta»
Le colonel Sébastien Paletti dément toute omerta au sein de l'institution. "Il n'y a aucune omerta, il n'y a aucune volonté de l'établissement et de la direction de cacher quoi que ce soit et de ne pas protéger les victimes", assure-t-il. Concernant le délai de quatre mois entre le signalement de Valentine et l'alerte de la direction, le colonel Paletti avance que "c'est en accord avec la plaignante que la communication des faits à la direction avait été temporisée, pour laisser la procédure judiciaire se faire". Une version réfutée par la victime, qui assure avoir porté plainte précisément parce que rien n'était mis en place vis-à-vis des auteurs présumés. Valentine, qui refuse de démissionner, s'est mise en disponibilité d'engagement pour trois ans. Elle s'inquiète aussi pour les jeunes sapeurs-pompiers exposés à ce type de climat dans certaines casernes. "Ce que j'attends c'est qu'on arrête de mettre la pression aux personnes et que la parole se libère car je sais qu'il y a d'autres victimes", conclut-elle.
*Prénom modifié.