Le vendredi 12 juin 2026 à 15:38
Plusieurs signalements visant Jérôme Barella, principal suspect dans la mort de Lyhanna, avaient été transmis aux services français bien avant le drame, sans qu'aucune enquête judiciaire ne soit ouverte. Selon les informations du Monde, l'organisme américain National Center for Missing and Exploited Children (NCMEC), spécialisé dans la lutte contre la pédocriminalité, avait communiqué, avant la mort de la fillette de 11 ans, plusieurs alertes concernant cet intérimaire de 41 ans à l'Office mineurs (OFMIN), le service de la police judiciaire spécialisé dans les infractions sexuelles commises sur des mineurs. Aujourd'hui incarcéré et poursuivi pour "enlèvement et séquestration" de la collégienne, dont le corps a été retrouvé le 4 juin dans le Gers, le suspect avait laissé des traces en ligne qui n'ont été exhumées qu'après l'éclatement de l'affaire.
Ces signalements, qui remontaient à plusieurs mois, n'avaient pas été portés à la connaissance de la justice. Aucune enquête judiciaire n'avait donc été ouverte. Ils n'ont été découverts qu'après la mort de l'enfant, quand l'ensemble des services de police et de gendarmerie ont reçu pour consigne de passer leurs fichiers au crible à la recherche du moindre élément le concernant. La présence d'un individu dans les bases du NCMEC figure pourtant parmi les signaux d'un possible passage à l'acte pédocriminel.
Des alertes transmises par les géants du Web
Fondée en 1984, cette structure rattachée au Congrès américain fait figure de référence mondiale contre la pédocriminalité. Son rôle : centraliser les alertes que lui font remonter les plateformes et réseaux sociaux comme Google, Facebook, Instagram, Snapchat, TikTok ou YouTube, puis les répercuter vers les polices des pays concernés. Problème, ces alertes livrent rarement une identité complète. Elles se limitent souvent aux données saisies à l'ouverture du compte — un pseudonyme, une adresse e-mail, un numéro de téléphone, une adresse IP —, ce qui oblige ensuite les enquêteurs à un travail de recoupement pour identifier la personne derrière l'écran.
Un office submergé, faute de moyens
L'OFMIN ne peut traiter qu'une fraction infime des signalements venus des États-Unis, qui se comptent chaque année en centaines de milliers. Dans un entretien à 20 Minutes en 2024, son ancienne cheffe Gabrielle Hazan rappelait : "La France est le quatrième pays au monde à héberger le plus de contenus pédocriminels, derrière les États-Unis, la Russie, les Pays-Bas". En 2023, l'office a reçu 318 000 signalements, soit 870 par jour en moyenne, mais n'était en mesure d'en traiter que "moins de 1%". "Sur les 318 000 contenus qu'on reçoit, à chaque fois on voit un enfant qui subit un viol ou un enfant qui envoie des photos de lui nu sous la contrainte, mais nous n'avons pas les moyens d'ouvrir une enquête à chaque fois", ajoutait-elle.
Faute de bras, les enquêteurs trient. Sont traités en priorité les signalements visant les organisateurs de livestreams, ces vidéos d'abus diffusées en direct, et les auteurs de violences graves sur des enfants. Une simple atteinte sexuelle se retrouve, elle, plutôt en bas de la pile.
L'office souffre par ailleurs d'un manque criant de personnel. Ses effectifs plafonnent à une quarantaine d'enquêteurs, loin des 85 postes annoncés quand Gérald Darmanin, alors locataire de la Place Beauvau, a lancé l'office en 2023. Outre-Manche, la police mobilise 800 enquêteurs dédiés à ce seul combat.
Les services territoriaux de police et de gendarmerie peuvent eux aussi consulter ces signalements, à condition de formuler une demande de criblage sur l'un de leurs suspects. La manœuvre n'est toutefois pas toujours fructueuse : il faut parfois saisir le matériel informatique du mis en cause lors d'une perquisition pour récupérer ses adresses e-mail et pseudonymes, sans lesquels son état civil n'apparaît pas dans les fichiers américains. Une requête que les gendarmes saisis des premières plaintes contre le quadragénaire ne semblent pas avoir formulée.