Affaire Nahel : «Le policier joue sa vie sur le terrain et sa liberté devant les tribunaux»

Trois ans après la mort de Nahel Merzouk à Nanterre, et quelques jours après la décision de la Cour de cassation relançant la procédure, le journaliste d'investigation William Molinié revient sur cette affaire dans Dernier recours (Mareuil Éditions). Pour Actu17, il décrypte le dossier judiciaire, le cadre légal de l'usage de l'arme et l'emballement qui a suivi le drame.
Affaire Nahel : «Le policier joue sa vie sur le terrain et sa liberté devant les tribunaux»
William Molinié est journaliste à Europe 1 et au JDD.
Par Stéphane Cazaux
Le dimanche 28 juin 2026 à 17:24

Le 27 juin 2023, Nahel Merzouk, 17 ans, est mortellement neutralisé d'un tir par un policier lors d'une intervention, après un refus d'obtempérer, à Nanterre (Hauts-de-Seine). Filmée par un témoin, la scène déclenche plusieurs nuits d'émeutes à travers la France et installe durablement l'affaire au cœur du débat public. Trois ans plus tard, la procédure judiciaire est toujours en cours : le 12 juin 2026, la Cour de cassation a annulé la requalification des faits en violences décidée par la cour d'appel de Versailles, renvoyant le dossier devant cette même juridiction. Paru le 26 mars dernier, l'ouvrage de William Molinié, spécialiste des questions de sécurité, éclaire un dossier loin d'être refermé. Il a accepté de répondre à nos questions.

Stéphane Cazaux : Vous signez le premier livre d'enquête sur l'affaire Nahel. Qu'est-ce qui vous a décidé à l'écrire, et qu'apporte-t-il que l'on ne savait pas encore ?

William Molinié :Ce livre est né d'un paradoxe : tout le monde pense connaître l'affaire Nahel, mais très peu de personnes connaissent réellement le dossier judiciaire. En discutant avec mes proches, je me suis rendu compte que leur opinion reposait presque exclusivement sur le souvenir de la vidéo de 40 secondes diffusée en boucle au lendemain du drame. J'ai eu exactement la même réaction.

J'étais à l'étranger lorsque l'affaire a éclaté. Comme beaucoup de Français, j'ai d'abord vu l'image brute d'un policier tirant à très faible distance sur un adolescent de 17 ans. Puis j'ai suivi l'enquête. Les expertises, les auditions, les rapports scientifiques racontaient une autre histoire. À mesure que le dossier avançait, une évidence s'est imposée : le récit médiatique restait figé sur les premières heures alors que l'enquête judiciaire apportait des éléments objectifs qui contredisaient certaines certitudes installées.

Ce livre raconte donc l'affaire à la lumière de plusieurs milliers de pages de procédure et non à travers 40 secondes de vidéo. Je dévoile en détail ce qui s'est passé avant le tir, la course-poursuite, l'état d'esprit dans lequel sont les policiers, Nahel et ses amis, comment ce bolide atterrit entre leurs mains. Leur pedigree aussi. Nahel en était à son quatrième refus d'obtempérer dont le dernier remontait à trois jours avant sa mort. Il avait été verbalisé 35 fois entre le 19 août 2022 et le 18 mai 2023, dont 27 fois à bord de son propre scooter. On ne peut pas comprendre cette affaire sans s'arrêter sur tous ces éléments.

Ce livre raconte aussi le fléau des refus d'obtempérer, l'emballement politico-médiatique, la gestion des émeutes et la difficulté de notre société à regarder les faits avant de porter un jugement.

Vous reconstituez les faits heure par heure. Entre le récit médiatique, les déclarations initiales et ce qu'a établi l'enquête, quelles sont les principales zones d'ombre et contre-vérités qui ont nourri le débat public ?

La principale contre-vérité, c'est cette idée que Florian, le policier auteur du tir, aurait exécuté un adolescent à bout portant. Nahel a redémarré volontairement le véhicule. Florian visait initialement plus bas, c'est le redémarrage qui a relevé son angle de tir. J'ai été frappé par la constance de ses déclarations, depuis les premières minutes de sa prise en charge, jusqu'aux dernières auditions devant le juge d'instruction. Il sait ce qu'il a fait. Il l'assume. Parce qu'il sait ce qu'il a ressenti à ce moment-là : un danger existentiel, un danger de mort pour lui, pour son collègue ou pour les usagers de la route. Il a voulu tirer, il a tiré, mais il dit aussi qu'il n'a pas voulu tuer. L'honnêteté et l'authenticité de ses déclarations sont à mon sens sa plus grande force.

Malheureusement, sa parole, corroborée par un certain nombre d'éléments de l'enquête que je raconte, a été pendant trop longtemps invisibilisée, étouffée par la justice et une partie de la classe politique.

Par ailleurs, d'autres aspects de cette affaire ont été peu explorés. Quid de la chaîne de responsabilités autour de la location de la Mercedes ? Le propriétaire est en Pologne. Il confie la voiture à une société de location à Nanterre qui la loue à une personne, qui la prête à une autre personne, qui elle-même va la confier à Nahel au petit matin, après une nuit de rodéo sur les routes de l'ouest parisien. Ces individus, dont certains sont très défavorablement connus des services de police, n'ont jamais été inquiétés.

Quid aussi des contre-vérités des occupants de la voiture et de certains témoins ? Eux ont soutenu que Julien, le collègue de Florian, avait cogné le visage de Nahel avec la crosse de son arme. C'est démenti par l'autopsie et la reconstitution et entériné par la justice puisque la Cour de cassation a définitivement mis hors de cause Julien.

«Un double risque, physique et judiciaire»

Vous consacrez une large place au cadre légal de l'usage de l'arme et aux refus d'obtempérer. Que faut-il comprendre de ce cadre, et de la réalité opérationnelle à laquelle sont confrontés les fonctionnaires ?

Je ne suis pas policier, je n'aurai jamais la prétention d'émettre le moindre jugement sur une situation opérationnelle. En revanche, pour avoir travaillé le dossier, je constate que pour comprendre les textes réglementaires qui encadrent leur intervention, il faut déjà une solide compétence juridique. Et qu'il faut la décupler dès lors qu'il s'agit de les appliquer en une fraction de seconde sur le terrain.

Dans un refus d'obtempérer, le policier se retrouve souvent face à un double risque : un risque physique et un risque judiciaire. Il joue sa vie sur le terrain et sa liberté devant les tribunaux. Une troisième possibilité existe. S'il a la chance de ne pas voir la mort en face, il peut choisir de détourner le regard. Mais cela pose alors une autre question : quelle efficacité attendons-nous réellement de nos forces de l'ordre ?

Votre livre est sorti le 26 mars, avant l'arrêt de la Cour de cassation du 12 juin qui a annulé la requalification en violences et rouvert la voie à un procès pour meurtre. Comment analysez-vous cette décision ?

Beaucoup de commentaires sont allés plus loin que ce que dit réellement l'arrêt. Je ne crois pas que ça rouvre nécessairement la voie à un procès pour meurtre. La Cour de cassation considère que l'arrêt de la chambre de l'instruction qui requalifie en coups mortels n'est pas suffisamment justifié pour échapper à son contrôle. Et donc elle fait redescendre le dossier à l'étage inférieur pour qu'elle revoie sa copie. À aucun moment elle ne dit qu'il faut requalifier en meurtre.

Il me semble que les trois options restent ouvertes. Ou bien la chambre de l'instruction requalifie en meurtre en validant l'analyse des magistrats instructeurs. Ou bien elle conserve les coups mortels en réécrivant sa motivation. Et elle peut aussi prononcer un non-lieu puisqu'elle va à nouveau devoir répondre à la question de la légitime défense et du tir légitime.

«L'affaire Benalla a créé une fracture, l'affaire Nahel une rupture»

Vous évoquez un "point de non-retour" entre Emmanuel Macron et les forces de l'ordre. Comment cette affaire s'inscrit-elle dans ce désamour amorcé avec l'affaire Benalla ?

L'affaire Benalla a créé une première fracture. L'affaire Nahel l'a transformée en rupture. Beaucoup de policiers ont eu le sentiment qu'un proche du pouvoir avait bénéficié d'un traitement particulier alors que, dans le même temps, eux étaient soumis à une exigence d'exemplarité absolue. L'affaire Nahel, c'est un changement d'échelle. Les policiers ont considéré que leurs collègues avaient été jugés avant même que la justice ne passe. La phrase du président de la République évoquant un acte "inexplicable, inexcusable" a été perçue comme une prise de position immédiate alors que les circonstances de l'intervention n'étaient pas encore établies.

Mon livre ne dit pas que cette affaire résume à elle seule la relation entre Emmanuel Macron et la police. Elle s'inscrit dans une succession d'épisodes (Benalla, les Gilets jaunes, plusieurs interventions qui ont fait polémique…) qui ont progressivement installé un sentiment de défiance. Je suis frappé d'entendre un certain nombre de policiers parler, non plus uniquement d'un désaccord politique, mais d'une rupture de confiance avec l'autorité politique. C'est cela que j'appelle un point de non-retour : non pas l'impossibilité de reconstruire cette relation, mais le fait qu'après Nahel, cette confiance ne peut plus être considérée comme acquise.

Votre livre refuse de hiérarchiser les douleurs. D'un côté une famille endeuillée, de l'autre celle d'un policier écroué plusieurs mois, exposée elle aussi. Comment avez-vous tenu cet équilibre, dans un dossier où chaque camp scrute le moindre mot ?

C'est effectivement un fil d'équilibriste sur lequel je me suis efforcé d'avancer. Il n'était pas question pour moi de remettre en cause la douleur et la colère - que je considère comme légitimes - d'une mère qui a perdu son fils lors d'une intervention de police. Je comprends les arguments de ceux qui me reprochent de ne pas avoir exploré ce terrain-là. Mais c'était ma liberté de ne pas m'y aventurer.

La douleur et la colère de Florian sont tout autant légitimes. Il a vu sa vie basculer en quelques secondes. Sa famille a elle aussi vécu une épreuve extrêmement violente. Je pense qu'on peut reconnaître ces deux réalités sans que l'une n'efface l'autre. Je refuse de hiérarchiser ces douleurs. Mon rôle est de raconter les faits avec le plus de rigueur possible et de laisser le lecteur comprendre que, dans ce dossier, il n'y a pas un seul drame, mais plusieurs destins brisés.

Alors que faire dès lors que j'ai été clair avec moi-même sur cette intention ? Écrire en essayant de trouver les mots justes. Ne jamais minimiser la mort de Nahel, mais ne jamais occulter non plus les conséquences humaines et judiciaires pour les policiers et leurs proches. C'est cette exigence que j'ai essayé de respecter tout au long de l'écriture.

«Le recours à la force n'est pas un privilège»

Vous posez une question de fond : quel degré de violence la société est-elle prête à confier à ses policiers et gendarmes ? Quelle réponse votre enquête vous inspire-t-elle ?

Notre société demande énormément à ses policiers, mais elle assume de moins en moins ce que cette mission implique. On leur demande d'intervenir face à des individus dangereux, parfois déterminés à fuir, quitte à tuer. Mais lorsque ces interventions tournent mal, une partie du débat public semble oublier la réalité des contraintes. Le recours à la force n'est pas un privilège que nous accordons aux policiers. C'est une responsabilité que nous leur confions pour nous protéger, y compris s'ils doivent commettre des violences pour remplir leur part du contrat social.

Si nous considérons qu'ils ne doivent plus être violents dans certaines situations, alors il faut le dire clairement et modifier la loi. En revanche, on ne peut pas leur demander d'appliquer un cadre légal un jour, puis leur reprocher d'agir dans ce même cadre le lendemain sous prétexte que les conséquences sont tragiques. Il n'est évidemment pas question de plaider pour l'impunité. Mais d'exiger de la cohérence.

Dernier recours - Enquête sur l'affaire Nahel, de William Molinié (Mareuil Éditions), est disponible en librairie et en ligne.