Narcotrafic : pourquoi l'État combat à armes inégales

TRIBUNE — Linda Kebbab, Bruno Pomart et Jean-Michel Fauvergue, membres d'Initiative Sécurité Intérieure (ISI), alertent sur l'asymétrie croissante entre les moyens des narcotrafiquants et les moyens juridiques des forces de l'ordre. Ils appellent les parlementaires à adapter le cadre légal.
Narcotrafic : pourquoi l'État combat à armes inégales
Linda Kebbab, Bruno Pomart et Jean-Michel Fauvergue. (Alexandre Marchi/PhotoPQR/Maxppp - DR)
Par Linda Kebbab, Bruno Pomart et Jean-Michel Fauvergue
Le jeudi 29 janvier 2026 à 17:44

La lutte contre le narcotrafic illustre l'asymétrie préoccupante entre les capacités d'adaptation des organisations criminelles et les marges de manœuvre des services de l'État. Une réalité qui ne relève ni du fantasme ni de la surenchère sécuritaire : elle se mesure concrètement sur le terrain avec un écart technologique et juridique qui se creuse chaque année.

Désormais, nouvelle logique d'industrialisation du trafic, des points de deal sont surveillés par les réseaux délinquants au moyen de drones de loisir qui repèrent l'arrivée des équipages de police, suivent les patrouilles, et permettent d'évacuer en quelques secondes les marchandises et les guetteurs. Ils servent aussi à acheminer par-dessus les enceintes des établissements pénitentiaires, téléphones, stupéfiants ou encore des armes blanches. Ils sont aussi utilisés pour observer les mouvements des forces de contrôle avant des passages de cargaisons en zones frontalières ou portuaires.

«L'État s'interdit de riposter à un niveau identique»

Face à cela, l'État s'interdit de riposter à un niveau identique. Le conseil constitutionnel a imposé des normes contraignantes à l'utilisation des drones par les forces de l'ordre (cadre administratif précis, temporaire, motivé, sous autorisation préfectorale et sous le contrôle du juge, limitations techniques fortes : pas de captation du son, pas de reconnaissance faciale, pas d'analyse biométrique automatisée…)

Cette rigueur appliquée uniquement aux forces de sécurité, limite la capacité d'observation et d'anticipation et consacre un avantage opérationnel aux groupes criminels qui, eux, n'ont ni juge constitutionnel ni autorité indépendante pour cadrer leurs pratiques.

Ce paradoxe apparaît aussi dans le débat sur la vidéoprotection algorithmique où les outils d'analyse automatisée d'images pourraient aider à détecter les mouvements caractéristiques d'une logistique de trafic de stupéfiants au pied des halls d'immeubles, repérer des regroupements liés à des livraisons, ou identifier la circulation autour de zones portuaires sensibles. Pourtant, hors cadres expérimentaux ou exceptionnels, leur déploiement se heurte à des contraintes juridiques considérables.

Le contraste avec des dispositifs temporaires admis pour la sécurisation d'événements internationaux, les jeux olympiques de Paris en particulier, a nourri l'incompréhension de nombreux acteurs de terrain. Ce qui était juridiquement possible de façon strictement encadrée pour prévenir une menace lors d'une rencontre exceptionnelle, est devenu inatteignable face à la menace criminelle de tous les jours qui s'installe pourtant durablement, infiltre les circuits économiques et banalise la violence.

Cette asymétrie concerne aussi le terrain financier. Les cellules de renseignement comme Tracfin jouent un rôle décisif dans l'identification des flux suspects et le gel des avoirs criminels. Pourtant, là aussi, la masse des signalements, la sophistication des montages par les réseaux criminels et la rapidité des circuits de blanchiment génèrent un décalage entre l'agilité des organisations criminelles et les capacités d'exploitation opérationnelle des services.

«Une criminalité qui a changé d'échelle, de moyens et de vitesse»

Loin d'opposer sécurité et libertés, la question majeure est celle de l'adaptation du droit à une criminalité qui a changé d'échelle, de moyens et de vitesse. Les narcotrafiquants structurent des économies parallèles, recrutent des mineurs, intimident les habitants et visent désormais directement les représentants de l'autorité. Face à cette réalité, maintenir des outils pensés pour une délinquance d'un autre âge crée un déséquilibre stratégique.

Il importe de réinterroger les cadres d'usage des drones et de l'analyse algorithmique d'images. Cela suppose, avant qu'il ne soit trop tard, que nos parlementaires définissent des régimes juridiques clairs, ciblés sur la criminalité organisée et évalués en continu.

Les membres d'Initiative Sécurité Intérieure (ISI) : Linda Kebbab — Policière et Secrétaire Nationale du syndicat UN1TÉ ; Bruno Pomart — Policier à la retraite et Président de RAID Aventure ; Jean-Michel Fauvergue — Policier à la retraite, ancien chef du RAID.