Policier lynché à Belfort : le lycéen menotté a reconnu deux coups de pied à la tête et porte plainte pour tentative de meurtre

Le parquet de Belfort a écarté à ce stade la qualification de tentative de meurtre contre les deux adolescents poursuivis après le passage à tabac du chef du renseignement territorial. L'avocat de l'un d'eux accuse quant à lui le policier d'avoir tenté de noyer son client et a déposé plainte.
Policier lynché à Belfort : le lycéen menotté a reconnu deux coups de pied à la tête et porte plainte pour tentative de meurtre
Un commandant de police a été roué de coups par plusieurs personnes à Belfort ce vendredi matin. (capture écran vidéo / DR)
Par Stéphane Cazaux
Le dimanche 4 octobre 2026 à 21:39

Deux lycéens mineurs, âgés de 17 ans et demi et 15 ans et demi, sont poursuivis pour violences aggravées après le lynchage d'un commandant de police vendredi 2 octobre à Belfort (Territoire de Belfort), en marge de la mobilisation lycéenne. Le procureur de la République, Paul-Édouard Lallois, a annoncé dimanche l'ouverture d'une information judiciaire, écartant à ce stade la qualification de tentative de meurtre. Dans le même temps, l'avocat du plus âgé des suspects, Me Arié Alimi, a déposé plainte pour tentative de meurtre contre le policier, qu'il accuse d'avoir voulu noyer son client lors de son interpellation.

Lors d'une conférence de presse dimanche après-midi, le magistrat a fait savoir que le parquet a ouvert une information judiciaire pour violences aggravées sur fonctionnaire de la police nationale, un délit passible de dix ans d'emprisonnement. L'enquête avait pourtant été ouverte vendredi pour tentative de meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique en réunion. "À l'issue des investigations, j'ai estimé (…) que nous n'avions à ce stade pas d'éléments suffisamment probants pour établir le caractère intentionnel homicide des deux individus pour lesquels nous requérons la mise en examen aujourd'hui", a expliqué Paul-Édouard Lallois. Le parquet a parallèlement ouvert une information judiciaire contre X, les autres auteurs restant à identifier.

Les deux adolescents ont été déférés dimanche soir devant un juge d'instruction en vue de leur mise en examen. Le parquet a requis le placement en détention provisoire du plus âgé, "compte tenu de l'extrême gravité des faits reprochés à ces jeunes hommes". Trop jeune pour être incarcéré avant jugement, le second fait l'objet de réquisitions de contrôle judiciaire strict. Le ministère public souhaite qu'il soit placé dans une structure de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), hors du Territoire de Belfort.

«Je ne sais pas si c'est à cause de l'adrénaline»

Le premier suspect, âgé de 17 ans et demi, est né en Russie et possède la nationalité bulgare. Sa famille est arrivée en France en 2020. Inconnu de la justice, il est scolarisé au lycée Gustave-Courbet, aux abords duquel les faits se sont produits. C'est lui que le commandant venait d'interpeller quand il a été violemment agressé. Il avait pris la fuite avec une menotte accrochée à un poignet, un détail qui a permis de l'identifier sur les vidéos de l'agression. En garde à vue, il a reconnu avoir porté deux coups de pied à la tête du policier et avoir lancé des cailloux en direction des forces de l'ordre. "Je ne sais pas si c'est à cause de l'adrénaline", a-t-il déclaré aux enquêteurs, selon les propos du procureur. Une fois en fuite, le suspect a indiqué s'être débarrassé de sa menotte grâce à des connaissances de son quartier, qui l'ont sectionnée avec une pince coupante.

Dans son sac à dos, les policiers ont mis la main sur une cagoule, des lunettes de ski, des gants, des bombes aérosol, des briquets et un bocal en verre contenant un produit d'entretien pour les toilettes. En exploitant son téléphone, les enquêteurs sont tombés sur des clichés pris le 30 septembre à Belfort, sur lesquels on le voit incendier des poubelles. Le jeune homme, que les policiers avaient déjà dans le viseur pour des feux allumés en ville les jours précédents, a reconnu qu'il se masquait parfois pour ce genre de méfaits. Une photo de la une de L'Est Républicain consacrée aux casseurs présents dans les manifestations lycéennes a aussi été retrouvée dans son smartphone. Le casseur qui y apparaît en gros plan est le suspect lui-même. Interrogé sur sa participation au mouvement, il a expliqué que "c'était juste pour faire le blocus et ne pas aller en cours".

Le second suspect, âgé de 15 ans et demi, est né à Belfort et est élève de première dans le même lycée. Sans antécédents judiciaires, il a été identifié grâce à sa tenue vestimentaire. Selon le procureur, il "a reconnu avoir été au contact" du groupe qui s'en est pris au commandant et a admis avoir voulu lui "porter un coup de pied", avant de "dévier sa trajectoire à la dernière seconde". Au moins deux autres individus, auteurs des principaux coups, ont été identifiés. D'autres suspects sont toujours recherchés dans cette affaire.

Une cinquantaine de jeunes «cagoulés ou masqués»

Vendredi matin, environ 250 jeunes étaient rassemblés autour du lycée dans le cadre du mouvement lycéen. Une cinquantaine d'entre eux, "cagoulés ou masqués, vêtus de sombre" selon le procureur, ont tiré des mortiers sur les forces de l'ordre, tandis que plusieurs départs de feu étaient constatés. Le commandant, né en 1967 et chef du service départemental du renseignement territorial (SDRT), intervenait seul et en civil. Son attention s'est portée sur le jeune homme lorsque ce dernier est descendu, sans personne à ses côtés, vers la Savoureuse, une rivière qui longe le parc François-Mitterrand. Les policiers savaient que les casseurs s'y repliaient pour faire le plein de pierres et d'autres projectiles. Le commandant a projeté le jeune homme vers l'avant, dans le lit du cours d'eau, pour pouvoir lui passer les menottes, une manœuvre qui s'est révélée compliquée, a expliqué Paul-Édouard Lallois.

Le fonctionnaire n'est parvenu à passer qu'un bracelet de menotte au suspect, avant de remonter avec lui vers le parc. C'est là qu'un premier coup de poing, porté dans son dos, l'a envoyé au sol. Roué de coups, le commandant a perdu connaissance quelques instants. Le policier souffre d'hématomes, d'un stress aigu et d'un choc émotionnel. Il s'est vu prescrire 8 jours d'ITT et son état n'inspire plus d'inquiétude, a détaillé le procureur de la République.

«Le lit de la rivière comporte très peu d'eau à cet endroit»

Le procureur est longuement revenu sur l'interpellation de l'adolescent, filmée et massivement partagée sur les réseaux sociaux. Tournées à distance, ces vidéos ne permettent pas de voir l'intervention de l'officier. Des internautes accusent pourtant le commandant d'avoir tenté de noyer le lycéen. Le magistrat a dénoncé une "prétendue vérité diffusée en quelques clics". "Le lit de la rivière comporte très peu d'eau à cet endroit. L'endroit où l'eau est la plus profonde fait 19 centimètres, c'est moins qu'une feuille A4", a-t-il affirmé en brandissant une feuille de papier.

Selon lui, les deux hommes sont "tombés dans le ruisseau, c'est pour ça que vous avez, à un moment donné, une scène avec le commandant à genoux dans l'eau et l'individu affalé sur l'eau". Paul-Édouard Lallois a reconnu que le lycéen avait été "plaqué face contre l'eau" au moment où le policier tentait de le menotter, tout en assurant qu'aucun élément ne permettait d'affirmer que son visage s'était retrouvé sous l'eau. Lors de ses auditions, quand les enquêteurs ont demandé au suspect "s'il pensait que le policier avait tenté de le noyer, il a répondu par la négative", a ajouté le procureur, qui a également précisé que le mineur était assisté par un avocat du barreau de Belfort durant sa garde à vue.

«Le procureur a menti aux journalistes»

De son côté, Me Arié Alimi a annoncé à l'Agence France-Presse, au moment du début de la conférence de presse du procureur, le dépôt d'une plainte "pour tentative de meurtre et complicité par instigation" au nom de son client. "Mon client, mineur, a été victime d'une tentative de noyade par un fonctionnaire de police", a déclaré l'avocat, qui dénonce "une exceptionnelle sauvagerie". Le commandant est visé comme auteur. La plainte vise également le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, mis en cause dans cette déposition pour ses "consignes" à destination des forces de l'ordre engagées sur les mouvements lycéens. Sur la chaîne d'information, l'avocat a affirmé que le lycéen "a eu la tête dans l'eau" et que le policier "lui a mis la tête dans l'eau".

Le procureur a assuré lors de sa conférence de presse ne pas avoir connaissance d'une telle plainte, précisant en début de soirée sur LCI qu'elle avait été envoyée au moment du début de sa conférence de presse. Selon Me Arié Alimi, "le procureur a menti aux journalistes. Le dépôt de plainte a été signé". L'avocat estime que le procureur "se fait aujourd'hui l'avocat du fonctionnaire de police" et lui reproche d'avoir fait état de procès-verbaux et de déclarations de garde à vue alors qu'une instruction est ouverte. Il affirme aussi que son client, russophone, "comprend mal le français" et n'a pas bénéficié d'un interprète pendant sa garde à vue. Ses auditions ont été entièrement filmées, s'agissant initialement d'une enquête criminelle.

"Qu'on essaie de renverser le narratif est absolument scandaleux. Ce qu'on doit retenir, c'est qu'en France, les policiers peuvent tenter de noyer des enfants", a lancé l'avocat du lycéen sur BFMTV. Dénonçant des "irrégularités procédurales", il réclame le dépaysement immédiat de l'affaire.