Essonne : Le climat délétère dans le service du policier Stéphane P. est-il à l’origine de son suicide ?


Un dernier hommage a été rendu à Stéphane P. le vendredi 4 juin. (photo Stéphane Lebon/Police nationale 91)

Un policier de l’Essonne âgé de 49 ans a mis fin à ses jours le 26 mai dernier. Stéphane P. a passé la plus grande partie de sa carrière au SOP (Service d’ordre public) de Grigny, qui regroupe plusieurs unités départementales comme la BAC ou la CSI. Depuis son geste fatal, deux enquêtes internes ont été ouvertes et les langues se sont déliées.

Des policiers décrivent une ambiance « détestable » mais également des « méthodes inacceptables » de la hiérarchie, jusqu’à évoquer du harcèlement moral ou des insultes. Le Parisien a enquêté sur le climat pesant qui régnait au SOP de l’Essonne, avant le suicide de Stéphane P., ce policier de 49 ans – le plus médaillé du département – qui avait récemment obtenu une mutation, à sa demande, après 23 ans passés dans ce service.

Depuis, deux enquêtes internes ont été ouvertes pour faire la lumière sur cette tragédie. Le syndicat Alliance Police Nationale dont Stéphane était délégué, a aussi demandé et obtenu une enquête du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) sur les risques psychosociaux au sein des équipes affectées à Grigny.

Au cœur de ce dossier, une affaire de découverte de cannabis dans les locaux de police. Elle a été classée sans suite au niveau pénal en février dernier et aurait également entraîné la demande de mutation de Stéphane P. le mois suivant. Un gardien de la paix du SOP que nous appellerons Amine, a découvert le 25 avril 2020 du cannabis qui était dissimulé dans le faux plafond de la salle de sport. Le fonctionnaire a décidé de se rendre quelques jours plus tard, sur son premier jour de repos, à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) afin de signaler cette découverte.

Sa plainte anonyme n’a pas été reçue par la police des polices qui a indiqué au Parisien que le « statut de lanceur d’alerte est encadré par la loi ». « Il aurait dû en référer à sa hiérarchie avant de nous saisir éventuellement s’il constatait que rien n’était fait ».

« Pour votre sécurité il vaut mieux ne plus remettre les pieds au service »

Amine a alors reçu un appel de sa commissaire, qui lui a demandé de se présenter au SOP. « Il voulait rester anonyme justement pour éviter d’être victime de la vindicte de ses chefs », a confié l’un des collègues du gardien de la paix à nos confrères. Selon ce policier, Amine avait aussi signalé la présence de deux sachets de cannabis il y a quelques mois, qui avaient été jetés sans qu’il n’y ait de recherches.

Le quotidien francilien s’est procuré des rapports qui décrivent les échanges entre la hiérarchie et ses effectifs. « Pour votre sécurité il vaut mieux ne plus remettre les pieds au service », aurait lâché la commissaire à Amine, puis : « Une déclaration anonyme… quel courage, ça me rappelle Vichy ». Le policier aurait ensuite été contraint de vider ses poches avant de montrer l’endroit où il avait découvert la drogue. Soupçonné par sa commissaire et son commandant d’avoir lui-même caché le cannabis, Amine a indiqué qu’une partie de la drogue découverte avait disparu. Il y avait 21 grammes au total. Au moment de cet échange tendu, Stéphane P. ainsi que deux autres gardiens de la paix étaient présents.

Les sachets étaient différents, certains étaient poussiéreux et n’avaient donc pas été cachés au même moment. Les recherches d’empreintes n’ont rien donné. « Des fois on est un peu obligé d’être limite limite », détaille un policier de nuit, interrogé par Le Parisien. « On poursuit un dealer qui se débarrasse de sachets. Dans le noir et sans chien, comment voulez-vous qu’on retrouve ce qu’il a jeté. Alors, on lui glisse un sachet qu’on avait en réserve ».

Une procédure disciplinaire

La hiérarchie du SOP n’a manifestement pas cherché à comprendre la raison pour laquelle ce cannabis était dissimulé dans les locaux de police. Amine a quant à lui fait l’objet d’une procédure disciplinaire pour « manquement à l’obligation de rendre compte » et risque une sanction. La cellule déontologique d’Évry a été saisie. Auditionné, Stéphane P. qui était le responsable d’équipe à laquelle appartient Amine, a dénoncé les propos « inacceptables » de sa commissaire et son adjoint, commandant.

La situation aurait alors « basculé » pour Stéphane P., vis à vis de sa hiérarchie. C’est en tout cas quelque chose de visible au niveau de ses notations. Brigadier-chef depuis plus de quinze ans, il était statutaire pour passer au grade de Major. « Mais pour cela, il est aussi nécessaire d’avoir un bon dossier et notamment de bonnes notations, mais aussi que votre chef de service vous place sur le haut de sa liste dans ses choix », confirme un gradé parisien que nous avons interrogé. En 2018, Stéphane P. avait été noté 7/7, une note exceptionnelle et plutôt rare dans la police, puis 6/7 l’année suivante, avec une appréciation élogieuse, dans laquelle on pouvait lire que le fonctionnaire « méritait de passer au grade de major ». Un « collaborateur d’une rare valeur, disponible, fiable en toutes circonstances, d’une grande loyauté », était-il inscrit.

Un « échec, qu’il aura tout le loisir d’effacer cette année »

Les choses ont changé en 2020 après cette affaire de cannabis découvert. S’il a signé une notation à 6/7, Stéphane P. a essuyé une appréciation très différente, que nous avons pu consulter. « Il [Stéphane P.] ne s’est pas suffisamment impliqué dans la gestion administrative qui lui avait été confiée. Son commandement s’en est ressenti, laissant trop souvent du flottement entre les instructions données par sa hiérarchie et les applications qui en étaient faites par ses subordonnées », peut-on lire. « Sa longue expérience au sein du SOP a sans doute joué un rôle important dans cet échec, qu’il aura tout le loisir d’effacer cette année, en s’impliquant de manière différente, au sein de son unité ». « Il reste néanmoins un excellent fonctionnaire », est-il également mentionné, comme pour compenser le reste.

Stéphane P., qui était aussi appelé « Captain America », notamment pour ses cinq médailles pour acte de bravoure, a ensuite demandé sa mutation rapide. Il n’aurait tout simplement pas supporté d’être remis en cause de la sorte après 23 années passées dans le service. Ce Brigade-chef expérimenté a été muté en mars 2021 au centre régional de formation (CRF) à Draveil. Le 26 mai, il ne s’est pas rendu à son travail. Le policier a pris la route avant de se donner la mort près de Saint-Étienne (Loire), là d’où il était originaire. Un dernier bel hommage a été rendu à Stéphane P. le vendredi 4 juin.

La suite des deux enquêtes permettra de comprendre ce qui a conduit à ce drame. Mais déjà, des policiers mettent en cause le climat nauséabond à Grigny et rappellent que de nombreux fonctionnaires ont décidé de demander leur mutation ces dernières années. Ils sont trois fois plus nombreux à avoir quitter le navire entre 2017 et 2021 que durant les dix années précédentes selon nos confrères. « La commissaire copine avec certains et en ignore d’autres, selon si elle les voit ou non en dehors du service », glissent des policiers d’Arpajon – où elle travaillait précédemment – et d’autres de Grigny.