Financement du terrorisme en Syrie : le cimentier Lafarge et huit ex-dirigeants reconnus coupables

Le tribunal correctionnel de Paris a condamné le cimentier et huit de ses anciens dirigeants pour avoir financé des organisations djihadistes, dont l'État islamique, afin de maintenir l'activité d'une usine en Syrie. L'ex-PDG Bruno Lafont a été incarcéré à l'audience.
Financement du terrorisme en Syrie : le cimentier Lafarge et huit ex-dirigeants reconnus coupables
Le logo de Lafarge à Paris, le 5 novembre 2024. (Illustration / Romain P19 / Shutterstock)
Par Actu17
Le lundi 13 avril 2026 à 16:30

Le tribunal correctionnel de Paris a reconnu coupable, lundi 13 avril, le cimentier Lafarge et huit de ses anciens dirigeants pour financement du terrorisme en Syrie en 2013 et 2014. L'ex-PDG du groupe, Bruno Lafont, a été condamné à six ans d'emprisonnement avec incarcération immédiate. L'entreprise, rachetée depuis par le groupe suisse Holcim, a quant à elle écopé de l'amende maximale de 1,125 million d'euros.

L'affaire porte sur les versements effectués par la filiale syrienne de Lafarge, Lafarge Cement Syria, à trois organisations djihadistes, dont le groupe État islamique (EI) et Jabhat Al-Nosra, pour un montant total de près de 5,6 millions d'euros. Ces paiements, qui transitaient par l'intermédiaire syrien Firas Tlass, avaient pour but de maintenir l'activité de la cimenterie de Jalabiya, dans le nord de la Syrie, un investissement de 680 millions d'euros. Le système mis en place prévoyait l'achat de matières premières nécessaires à la fabrication du ciment, telles que les hydrocarbures et la pouzzolane, mais aussi des "paiements de sécurité" pour permettre aux salariés et aux marchandises de passer les barrages tenus par les groupes armés.

Un «véritable partenariat commercial avec l'EI»

La présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez, a souligné que ces versements avaient permis aux organisations terroristes de "préparer des attentats terroristes", notamment ceux de janvier 2015 en France. Elle a qualifié la relation entre Lafarge et l'EI de "véritable partenariat commercial" et évoqué la "gravité extrême des faits", rappelant que le montant versé aux organisations djihadistes n'avait "jamais été atteint" dans ce type d'affaire.

Outre Bruno Lafont, condamné à six ans de prison et 225 000 euros d'amende, Christian Herrault, ancien directeur général adjoint, a été condamné à cinq ans d'emprisonnement avec mandat de dépôt immédiat et 225 000 euros d'amende. Bruno Pescheux, ancien directeur de la filiale syrienne, a écopé de cinq ans de prison sans mesures de sûreté en raison de son état de santé. Frédéric Jolibois a été condamné à trois ans de prison, dont deux avec sursis. Les chargés de sécurité Jacob Waerness et Ahmad Al Jaloudi ont respectivement écopé de dix-huit mois et deux ans de prison, ce dernier faisant l'objet d'un mandat d'arrêt.

Le tribunal a par ailleurs prononcé une amende douanière de 4,57 millions d'euros solidairement à l'encontre de quatre anciens responsables, pour non-respect des sanctions financières internationales. L'ex-PDG Bruno Lafont, arrêté dans la salle d'audience, a annoncé faire appel par la voix de son avocate Jacqueline Laffont, qui a fustigé un mandat de dépôt "injustifié".

«Un choix purement économique, ahurissant de cynisme»

Durant le procès, qui s'est tenu en novembre et décembre 2025, les prévenus ont soutenu avoir été victimes de "racket". Mais la présidente du tribunal a relevé que les messages internes de Lafarge faisaient plutôt état de "négociations" ou d'"accords". "On peut se laver les mains et partir, mais que seraient devenus les salariés de l'usine si nous étions partis ? On avait le choix entre deux mauvaises solutions, la pire et la moins pire", a soutenu Christian Herrault lors de son interrogatoire. Le Parquet national antiterroriste (PNAT) a souligné "l'absence totale d'adhésion à l'idéologie jihadiste" des prévenus, tout en pointant leur "absence de reconnaissance" et de "regrets". Il a estimé que Bruno Lafont avait "donné des directives claires" pour maintenir l'activité de l'usine, qualifiant cette décision de "choix purement économique, ahurissant de cynisme".

Malgré les millions versés, la cimenterie de Jalabiya avait dû être évacuée en catastrophe le 18 septembre 2014, alors que l'EI progressait dans la zone. Dès le lendemain, le site était pris par les djihadistes. Des victimes des attentats du 13-Novembre se sont constituées parties civiles dans ce dossier, voyant dans cette affaire l'un des "rouages" des attentats qui ont frappé la France.