Marseille : Deux policiers condamnés à 4 ans de prison, pour avoir roué de coups un adolescent


Illustration. (photo Gérard Bottino / Shutterstock)

Le tribunal correctionnel de Marseille a rendu son jugement, ce jeudi, dans une affaire impliquant deux policiers marseillais, dont les faits ont eu lieu en février 2018. Les fonctionnaires ont été reconnus coupables d’une agression qualifiée de « gratuite et déplorable » par la procureure de la République Virginie Taventi.

Le jugement, maintes fois repoussé en raison de la crise sanitaire du coronavirus, était très attendu. Lionel P., brigadier-chef de 42 ans, et Thomas B., gardien de la paix de 33 ans, ont été reconnus coupables de « violences volontaires aggravées », rapporte La Provence.

Ils ont écopé de quatre ans de prison, dont deux ferme, pour avoir roué de coups un adolescent de 16 ans dans une petite rue des quartiers Nord de Marseille, un soir de février 2018. Une peine qui n’a pas été assortie d’un mandat de dépôt. Le tribunal a laissé à leur hiérarchie le soin de décider d’une éventuelle interdiction professionnelle.

Lors de l’audience qui s’est tenue en mars dernier, la procureure Virginie Taventi avait qualifié cette agression de « gratuite et déplorable », et requis quatre ans de prison, dont trois ferme, ainsi qu’une interdiction définitive d’exercer.

Des coups de poing et de pied

Les policiers ayant toujours nié farouchement avoir été impliqués de près ou de loin dans cette agression, le tribunal s’est notamment basé sur les dires de l’adolescent pour tenter de déterminer ce qui s’est déroulé ce soir-là. Les faits remontent au 20 février 2018, dans le quartier du Canet à Marseille.


Ishaq, un lycéen de 16 ans originaire du Lot-et-Garonne qui était en vacances chez ses frères, sortait d’une épicerie de nuit quand il affirme avoir vu débouler dans son dos une Peugeot Break 307 de police.

« Le policier avant est descendu […] sans me dire quoi que ce soit, il m’a porté un coup de poing au niveau de l’œil droit. Le deuxième policier a rejoint son collègue. Il avait des gants noirs coqués. Ils m’ont porté des coups de poing au visage, sur le corps », a déclaré l’adolescent à l’inspection générale de la police nationale (IGPN).

15 jours d’ITT

Il a raconté ensuite être tombé au sol et avoir reçu des coups de pied sur tout le corps. Ishaq assure leur avoir demandé : « Qu’est-ce que j’ai fait ? », tout en s’excusant. Mais en retour, il n’aurait obtenu que des insultes, et notamment à caractère raciste.

L’adolescent avait été conduit aux urgences, souffrant de plusieurs lésions et d’une fracture du plancher orbital. 15 jours d’Incapacité totale de travail (ITT) lui avaient été délivrés. Pour son avocate, Me Sennaoui, « c’était un garçon sans histoire, qui allait passer son CAP et faisait du sport », a-t-elle déclaré devant le tribunal, déplorant qu’il avait dû « tout arrêter […] On a brisé sa vie ».

Un stylo et des traces ADN

Les investigations de l’IGPN avaient conduit les enquêteurs à soupçonner deux policiers après la découverte sur place d’un stylo portant le logo du syndicat « Alliance Police Nationale », mais aussi à cause de traces d’ADN relevées sur la manche de l’adolescent.

Malgré un rapport accablant de la police des polices et le témoignage de l’épicier, les deux policiers de la Compagnie de sécurisation et d’intervention (CSI) ont toujours formellement nié les faits qui leur étaient reprochés. Tous deux ont assuré avoir seulement poursuivi un jeune homme sans avoir pu le rattraper.

Les mis en cause sont d’ailleurs décrits par leur hiérarchie comme des fonctionnaires « aux états de service exemplaires ». Ils ont pu compter sur le soutien d’une trentaine de collègues et d’adhérents du syndicat Alliance Police Nationale qui s’étaient rassemblés devant le tribunal.

« Trop de coïncidences » pour la procureure

Les investigations ont démontré que le stylo retrouvé sur les lieux leur appartenait bien et qu’ils étaient en patrouille dans le secteur. En outre, les descriptions des deux policiers communiquées par le lycéen correspondaient à eux. Mais pour Me Lienard en charge de leur défense, il s’agit d’une série de hasards : « Ce sont des coïncidences, de mauvaises coïncidences », a-t-il répété.

Aux enquêteurs de l’IGPN, les fonctionnaires mis en cause avaient émis l’hypothèse que l’adolescent aurait pu être victime de représailles de la part d’un trafiquant, ou qu’il aurait subi des violences de la part d’autres individus ou d’autres policiers.

Cette ligne de défense a été balayée par la procureure de la République, qui s’est dite « convaincue » que l’adolescent, sans antécédent judiciaire a bien été « victime de violences graves, déplorables, d’un passage à tabac en règle » de la part des deux policiers. La magistrate a ajouté qu’il y avait trop de coïncidences pour que l’on puisse croire au hasard dans ce dossier.

« Il n’est pas joyeux pour des magistrats de juger et de condamner des policiers »

Pour la procureure de la République, le fait que l’agression soit totalement contestée par les deux prévenus « les rend eux encore plus détestables et le geste encore plus détestable », a-t-elle déclaré lors de ses réquisitions.


Au moment de rendre son verdict, la présidente a souligné que le tribunal avait « travaillé avec attention » et qu’« il n’est pas joyeux pour des magistrats de juger et de condamner des policiers », ajoutant :« c’est très pénible et douloureux ». Ils ont été reconnus coupables et ont écopé de 4 ans de prison dont deux avec sursis.

Les policiers vont faire appel de cette décision

Contacté ce jeudi après-midi, Me Lienard nous indique que les deux fonctionnaires de police feront appel de cette décision dès demain. « C’est une décision très sévère, inhabituellement sévère, dans une affaire dans laquelle les doutes sont nombreux », a-t-il déclaré.

Pour l’avocat, « la situation décrite par la victime est totalement impossible à concevoir pour des forces de l’ordre, et notamment pour deux policiers qui ont vingt ans d’expérience sans aucun précédent de ce genre ». Il déplore que les éléments de doute soulevés par la défense dans ce dossier n’aient pas été entendus. Les policiers vont donc faire appel de ce jugement « en espérant que la cour aura une lecture différente de ce dossier ».