Le lundi 31 août 2026 à 20:42 - MAJ lundi 31 août 2026 à 21:30
L'ancien Premier ministre Édouard Balladur est mort ce lundi 31 août 2026, à l'âge de 97 ans. Haut fonctionnaire passé par le Conseil d'État avant d'entrer en politique dans l'ombre de Georges Pompidou, il a dirigé le gouvernement de mars 1993 à mai 1995, sous la deuxième cohabitation, avant d'être éliminé dès le premier tour de l'élection présidentielle de 1995. Son passage à Matignon a été marqué par plusieurs opérations retentissantes des forces de l'ordre, par la règle non écrite qui porte encore son nom sur la démission des ministres mis en examen, et par une réforme des retraites dont les effets se font toujours sentir. Poursuivi trois décennies plus tard dans le volet financier de l'affaire Karachi, il a été relaxé par la Cour de justice de la République en 2021.
Édouard Balladur est né le 2 mai 1929 à Smyrne, aujourd'hui Izmir, en Turquie. Son père dirigeait une agence de la Banque ottomane. La famille, d'origine arménienne et devenue française à la fin du XVIIIe siècle, s'est installée à Marseille en 1934, selon la notice officielle du gouvernement consacrée aux anciens Premiers ministres. Après le lycée Thiers, il a rejoint Paris, a été pensionnaire chez les maristes de la rue de Vaugirard, comme l'avait été François Mitterrand avant lui, puis a fait Sciences Po. Il a servi sous les drapeaux en Algérie avant d'intégrer l'ENA, dont il est sorti classé cinquième, ce qui lui a ouvert les portes du Conseil d'État.
Du cabinet Pompidou au ministère des Finances
Sa carrière politique a commencé en 1964, quand il est entré au cabinet du Premier ministre Georges Pompidou. Il a participé à ce titre aux accords de Grenelle, qui ont clos la crise de mai 1968. Devenu secrétaire général adjoint de l'Élysée, puis secrétaire général en 1973, il a dirigé l'administration de la présidence de la République pendant que la maladie du chef de l'État était tenue secrète. Pompidou est mort en avril 1974.
Élu député de Paris en 1986, il a été nommé ministre d'État, ministre de l'Économie, des Finances et de la Privatisation dans le premier gouvernement de cohabitation, dirigé par Jacques Chirac. Il y a lancé une vaste politique de privatisations et a contribué à définir les règles du partage du pouvoir entre un président de gauche et un gouvernement de droite.
Neuilly, Khartoum, Marignane : trois opérations qui ont marqué son passage à Matignon
François Mitterrand l'a nommé Premier ministre en mars 1993, après la victoire massive de la droite aux élections législatives. La séquence est restée dans l'histoire sous le nom de "cohabitation de velours".
Le volet régalien de ces deux années a été particulièrement chargé. Le 13 mai 1993, à 9h27, Erick Schmitt, un chômeur dépressif qui se faisait appeler "Human Bomb", a fait irruption dans une classe de maternelle du groupe scolaire Commandant-Charcot, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Il a pris en otage 21 enfants et leur institutrice Laurence Dreyfus, et a libéré une partie des élèves au fil des heures. La prise d'otages a duré quarante-six heures. Le RAID a fait boire au forcené un café additionné de somnifère, puis a donné l'assaut le 15 mai à 7h25. Le preneur d'otages a été tué de trois balles à la tête, sans qu'aucun otage soit blessé. Nicolas Sarkozy, alors ministre du Budget et maire de la commune, était allé négocier lui-même avec lui.
À la mi-août 1994, le ministre de l'Intérieur Charles Pasqua a annoncé l'arrestation à Khartoum, au Soudan, du terroriste Ilitch Ramirez Sanchez, alias Carlos, et sa remise à la police française. Ce sont les fonctionnaires de la DST, le service de contre-espionnage de l'époque, qui l'ont ramené en France. Le Vénézuélien était condamné par contumace pour le meurtre de deux policiers venus l'interpeller à Paris en juin 1975, et soupçonné d'une série d'attentats commis en France dans les années 1970 et 1980.
Quatre mois plus tard, quatre terroristes du GIA se sont emparés du vol Air France 8969 sur le tarmac d'Alger, en Algérie, avec 227 passagers et 12 membres d'équipage à bord. L'appareil est resté immobilisé sur place, où trois otages ont été exécutés, dont un Français, Yannick Beugnet. L'avion a finalement été autorisé à décoller et s'est posé à Marignane (Bouches-du-Rhône). Le 26 décembre 1994 à 17h12, le chef d'escadron Denis Favier a lancé l'assaut, au terme de 54 heures de prise d'otages. Les militaires du GIGN entrés par la porte avant droite ont immédiatement été pris pour cible par le commando retranché dans le cockpit : neuf d'entre eux ont été blessés. Dix-sept minutes plus tard, les quatre terroristes étaient morts et aucun otage n'avait été tué. L'intervention a été filmée en direct par la télévision, une première pour l'unité. Le soir même, en conférence de presse, Édouard Balladur a salué le courage et l'efficacité des gendarmes.
La règle qui porte son nom
C'est aussi de cette période que date la "jurisprudence Balladur", selon laquelle un ministre mis en examen doit quitter le gouvernement. La règle avait en réalité été imposée la première fois par le Premier ministre socialiste Pierre Bérégovoy, qui avait obtenu la démission de son ministre de la Ville Bernard Tapie en mai 1992.
Trois ministres du gouvernement Balladur ont quitté leurs fonctions dans ce cadre en 1994. Alain Carignon, à la Communication, a démissionné en juillet, peu avant d'être mis en examen pour recel et complicité d'abus de biens sociaux dans le dossier du renflouement du groupe de presse Dauphiné News par la Lyonnaise des Eaux. Gérard Longuet, à l'Industrie, est parti le 14 octobre, après l'ouverture d'une information judiciaire dans l'affaire de la construction de sa villa de Saint-Tropez (Var). Michel Roussin, à la Coopération, a annoncé sa démission le 12 novembre, deux jours avant sa mise en examen dans l'affaire des logements sociaux de Paris.
Une réforme des retraites toujours en vigueur
Sur le plan social, la loi du 22 juillet 1993 reste sa marque la plus durable. Elle a porté progressivement la durée de cotisation du privé de 150 à 160 trimestres, soit 40 annuités, a fait passer le calcul des pensions des dix aux vingt-cinq meilleures années, a indexé les retraites sur les prix et non plus sur les salaires, et a créé le Fonds de solidarité vieillesse.
L'échec de 1995 et l'après-Matignon
Longtemps favori des sondages, il avait cédé la première place à Jacques Chirac dans les intentions de vote au début du mois de mars 1995. Nicolas Sarkozy, son ministre du Budget et porte-parole, l'a suivi contre son propre mentor. Le 23 avril, il est arrivé en troisième position au premier tour avec 18,58 % des suffrages, derrière Lionel Jospin (23,30 %) et Jacques Chirac (20,84 %).
Après cet échec, il a poursuivi une carrière parlementaire et a présidé la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale de 2002 à 2007. Devenu président de la République, Nicolas Sarkozy a créé par décret, le 18 juillet 2007, un comité de réflexion et de proposition sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions de la VeRépublique, et lui en a confié la présidence. Son rapport, intitulé "Une Ve République plus démocratique", a été remis le 29 octobre 2007 et a nourri la loi constitutionnelle du 23 juillet 2008.
Relaxé dans l'affaire Karachi
C'est cette même campagne de 1995 qui l'a rattrapé plus de vingt ans plus tard. Mis en examen en 2017 dans le volet financier de l'affaire Karachi, il était soupçonné d'avoir laissé ses comptes de campagne être alimentés par des rétrocommissions issues de contrats d'armement conclus avec le Pakistan et l'Arabie saoudite. Il a toujours affirmé que les fonds en espèces provenaient de la vente d'objets lors de ses meetings. Le dossier est né de l'enquête sur l'attentat qui a visé en 2002, dans la ville portuaire pakistanaise, un bus transportant des ingénieurs français travaillant sur un contrat de sous-marins, et qui a coûté la vie à onze d'entre eux.
La Cour de justice de la République l'a relaxé en 2021, tout en condamnant son ancien ministre de la Défense François Léotard, depuis décédé, à deux ans de prison avec sursis et 100 000 euros d'amende. En janvier 2025, la cour d'appel de Paris a également relaxé son ancien directeur de campagne Nicolas Bazire, sans expliquer son revirement par rapport au jugement de première instance, tout en condamnant les cinq autres prévenus. Elle a confirmé la peine de cinq ans de prison et le mandat d'arrêt visant l'intermédiaire Ziad Takieddine, en fuite au Liban.