Le vendredi 16 octobre 2026 à 12:53
Mieux armer peut permettre de moins blesser.
C'est la raison d'être des armes de force intermédiaire. Donner aux policiers et aux gendarmes plusieurs façons de répondre à la violence, afin de pouvoir choisir celle que la situation exige. Leur utilité se mesure aussi aux affrontements qu'elles permettent d'éviter.
Ces armes peuvent pourtant mutiler. À Lens, un adolescent a perdu une main après l'explosion d'une grenade. L'enquête se poursuit, tandis qu'une suspension a été décidée dans le cadre du mouvement lycéen. La gravité de cette blessure interdit de traiter légèrement la question de leur emploi.
Mais le débat dépasse le sort d'une grenade assourdissante. Il concerne l'ensemble des armes de force intermédiaire, les possibilités qu'elles offrent et les risques qu'entraînerait leur suppression progressive sans solution adaptée.
Nous demandons aux forces de l'ordre de protéger chacun, jusque dans la manière dont elles affrontent ceux qui les attaquent. Cette exigence mérite mieux qu'un débat où l'on compterait les armes pour mesurer la violence.
Un équipement supplémentaire peut offrir une possibilité de retenue. Sa suppression peut rapprocher les corps et rendre l'affrontement bien plus dangereux. Avant de décider ce qu'un policier ou un gendarme ne doit plus avoir entre les mains, il faut comprendre ce qu'il devra encore être capable de faire.
Donner les moyens d'une réponse proportionnée
La force ne se dose pas seulement avec du sang-froid. Elle dépend aussi de ce que l'agent a entre les mains et de la distance qu'il peut garder. En intervention, quelques mètres peuvent donner le temps de réagir et éviter d'en venir au contact.
Le choix du moyen est donc au cœur de la proportionnalité. La force employée ne doit pas dépasser ce que justifie la gravité de la menace. L'exigence paraît simple. Elle l'est moins quand la réponse choisie laisse une blessure irréversible.
En avril 2016, en marge d'une manifestation, des policiers essuient des tirs de mortier. L'un des projectiles provoque un incendie juste au-dessus d'eux. Un homme situé près de l'auteur des tirs, sans y participer, est atteint par un LBD et perd la vision d'un œil.
Saisie de cette affaire, la Cour de cassation approuve le non-lieu le 5 février 2025. Elle reconnaît que l'usage du LBD était, dans ces circonstances, absolument nécessaire et proportionné. La gravité de la blessure, à elle seule, ne suffisait pas à démontrer une disproportion. Les juges ont confronté la gravité de l'attaque et le moyen employé pour l'arrêter.
La proportionnalité est une exigence juridique dont le respect dépend aussi des moyens disponibles. Retirer une arme utile sans la remplacer réduit les possibilités de l'agent, sans rien retirer aux exigences de la loi. Si son arme de service est la seule qui lui reste et qu'il tue, il devra justifier son geste en justice. Dans l'opinion publique, il aura souvent déjà été jugé.
Aux Pays-Bas, la police a décrit ce manque de réponses intermédiaires sans détour. Lors de certaines émeutes, ses agents doivent parfois envisager l'arme à feu faute d'un moyen efficace moins dangereux disponible. Elle a donc annoncé, fin 2025, des essais de moyens supplémentaires pour ses unités de maintien de l'ordre.
Les unités ont besoin de moyens complémentaires, adaptés à leurs missions, et de temps pour apprendre à les maîtriser. La proportionnalité doit aussi se préparer dans les armureries avant de se discuter devant les tribunaux.
Encore faut-il que ces moyens, une fois sur le terrain, produisent l'effet attendu.
Quand les lacrymogènes ne suffisent plus
Je l'ai moi-même constaté en gendarmerie. Face aux black-blocs désormais masqués, les forces de l'ordre sont souvent davantage gênées par leurs propres gaz que ceux qui les attaquent. Les protections vieillissantes, la fatigue, le temps de remettre le masque après une charge. Dans ces moments-là, la lacrymogène sert désormais surtout à créer un écran opaque.
Face à des violences que les gaz ne suffisent pas à contenir, les agents doivent pouvoir compter sur d'autres moyens. Les grenades et les LBD ont leur place. Pouvoir choisir entre plusieurs réponses peut aider à respecter l'exigence de proportionnalité. Défendre leur utilité suppose aussi de chercher constamment des moyens moins dangereux, qui restent efficaces sur le terrain.
Encore faut-il avoir appris à employer ces armes au sein d'un dispositif de maintien de l'ordre.
Les coupes engagées sous Nicolas Sarkozy avec la RGPP ont considérablement réduit les effectifs des CRS et des gendarmes mobiles. Lorsque les troubles se multiplient, ces unités ne peuvent donc plus être partout.
D'autres unités viennent alors les renforcer. Leurs agents apportent leurs compétences et leur expérience, sans avoir tous la même pratique de cette mission ni les mêmes occasions de s'y entraîner.
L'épisode des Gilets jaunes mérite, à cet égard, d'être regardé de près. Selon les données reprises par la Cour des comptes en 2024, 79 % des réclamations au Défenseur des droits recensées concernaient des unités autres que les CRS et les gendarmes mobiles. Le rapport appelle notamment à renforcer la formation à l'emploi des AFI.
La première réponse est d'augmenter les effectifs spécialistes des CRS et des gendarmes mobiles, afin qu'ils puissent couvrir davantage les crises qui se multiplient. Quand ils ne suffisent plus, les autres unités peuvent venir en appui. Elles ont alors besoin de protections adaptées et d'un entraînement régulier aux armes qu'elles auront à employer. Leur demander la maîtrise d'une force mobile en plus de leurs missions habituelles d'intervention serait illusoire.
Une unité disponible n'est pas nécessairement une unité préparée.
En patrouille, le danger n'attend pas le retour au véhicule
En police-secours, un équipage peut être pris à partie alors qu'il a déjà quitté son véhicule. Dans une embuscade, sous des tirs de mortier, les quelques mètres qui le séparent du matériel peuvent devenir difficiles à franchir. Le LBD resté à bord figure toujours dans la dotation. Il faut toutefois pouvoir l'atteindre.
Le choix de Bally Bagayoko à Saint-Denis illustre ce décalage. Son programme promettait de supprimer les LBD de l'équipement de la police municipale. Après avoir annoncé un "processus de désarmement", le maire a finalement précisé au Monde, le 17 avril 2026, que les LBD resteraient dans les véhicules, sauf lorsque les circonstances justifieraient leur sortie. Les agents conserveraient leurs pistolets de service et leurs pistolets à impulsion électrique. Il présentait cette restriction comme un acte symbolique.
Mais ces armes ne se remplacent pas à volonté. Face à un tireur de mortier situé à vingt mètres, l'agent équipé de son Taser risque de trouver le symbole un peu court.
C'est là que le LBD garde son utilité, malgré ses dangers. Certes, la distance et les mouvements de la personne visée compliquent le tir. La précision obtenue au stand est rarement celle d'une intervention mobile, et les conséquences d'un impact peuvent être irréversibles.
Pour autant, lorsqu'un équipage est exposé à des tirs de mortier ou à des jets de projectiles à distance, il peut constituer le seul moyen disponible de riposter sans recourir au pistolet semi-automatique de dotation. La menace est bien concrète. À Coutances, en mai 2025, un policier atteint au visage par un mortier d'artifice a dû être plongé dans un coma artificiel.
Préparer une réponse proportionnée suppose aussi de rendre les moyens adaptés accessibles à temps. Laisser le LBD dans le véhicule peut se comprendre selon la mission. Encore faut-il avoir pensé au moment où les agents devront le récupérer.
L'agresseur, lui, n'a aucune raison d'accorder ce délai.
Qui retire un moyen doit répondre de la suite
Retirer une arme se décide en quelques lignes. Ce que feront les agents sans elle mérite un peu plus de place. Sous la pression médiatique, une annonce peut clore une polémique sans résoudre la difficulté opérationnelle.
Tout retrait durable devrait être précédé d'une évaluation écrite associant agents de terrain, formateurs et juristes spécialistes. Elle devrait préciser les risques réduits, ceux que le retrait pourrait créer et les moyens de remplacement prévus ou, à défaut, les missions à adapter.
Le droit regarde déjà au-delà du seul geste de l'agent. Dans l'affaire Rémi Fraisse, tué en 2014 par une grenade à Sivens, la CEDH a condamné la France le 27 février 2025. Elle a relevé les insuffisances du cadre alors applicable et les défaillances de l'encadrement dans la préparation et la conduite des opérations. Les règles d'emploi et les consignes comptent aussi dans la protection des vies.
Pour progresser, écoutons aussi directement les premiers praticiens, à savoir les gardiens de la paix et les sous-officiers. Dans mes nombreux échanges avec ces camarades, les idées brillantes pour intervenir efficacement en blessant moins ne manquent pas.
Les canons à eau méritent d'être développés là où ils peuvent éviter le contact. À Sainte-Soline, ils ont d'abord parfaitement tenu les groupes violents à distance. Puis rapidement l'eau a manqué, sans ravitaillement pour poursuivre leur action. C'est après leur arrêt que des black blocs sont venus au contact et que la situation a dégénéré. À sec, un canon à eau reste surtout un camion.
Développer ce moyen suppose donc de prévoir son autonomie, son ravitaillement continu et sa mobilité, notamment en milieu rural. Son efficacité doit pouvoir durer autant que la mission.
Donnons aussi aux unités un appui drone rapidement mobilisable. Repérer un groupe violent qui se déplace ou une unité qui risque d'être isolée peut éviter un affrontement. L'assouplissement récent de la procédure d'urgence ouvre une possibilité, mais l'autorisation préfectorale reste nécessaire. Organisons donc un circuit de décision disponible à toute heure, capable d'autoriser rapidement le déploiement et d'adapter son périmètre lorsque les violences se déplacent. Cela suppose aussi plus d'appareils disponibles et d'équipes de télépilotes formés.
Il faut enfin soutenir les évolutions qui cherchent à réduire les blessures. Le FN Smart ProtectoR 303T de FN Herstal ou "LBD intelligent" en offre un exemple. Selon son fabricant, un système de reconnaissance repère les têtes et bloque le tir lorsque l'arme en vise une. La gendarmerie l'a déjà éprouvé à Saint-Astier. Les essais ont depuis contribué à améliorer l'algorithme. Mesurons maintenant ce qu'il peut apporter aux unités, en complément du LBD. Défendre l'utilité des armes de force intermédiaire, c'est aussi demander qu'on en développe de moins dangereuses mais efficaces.
Une arme retirée se voit. Une violence évitée, beaucoup moins.
Nos choix doivent pourtant se mesurer à ce qu'ils changent pour les vies exposées, bien après la fin d'une polémique. Cette responsabilité appartient aussi à ceux qui décident loin du danger.
Exiger une réponse proportionnée oblige à en donner les moyens.