Deux suicides, une tentative et une mort suspecte à Matignon : la justice saisie d'un signalement

Un représentant du personnel des services du Premier ministre a saisi la justice fin juin pour dénoncer le sort réservé à une agente de Matignon. Le signalement met en cause quatre personnes et fait état de plusieurs drames survenus depuis l'automne 2025.
Deux suicides, une tentative et une mort suspecte à Matignon : la justice saisie d'un signalement
L'hôtel de Matignon, le 21 septembre 2025. (Illustration / Alexandre Rosa / Shutterstock)
Par La Rédaction
Le mardi 4 août 2026 à 01:11

Un signalement au titre de l'article 40 du code de procédure pénale a été transmis fin juin à la procureure de Paris par un représentant du personnel des services du Premier ministre, pour harcèlement moral et mise en danger de la vie d'autrui. Ce document, révélé par France Inter, vise la situation d'une fonctionnaire du service de la correspondance du Premier ministre (SCPM), qui a tenté de mettre fin à ses jours en avril, et met en cause quatre personnes. Une plainte pour harcèlement moral a été déposée le même jour, le 25 juin. Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire, confiée à la Brigade de répression de la délinquance à la personne (BRDP) de la police judiciaire.

Cette fonctionnaire de catégorie A occupe son poste au SCPM depuis 2022. Sa situation s'est dégradée à partir de la fin de l'année 2023, à la faveur de changements intervenus au sein de sa hiérarchie. Le signalement décrit une agente peu à peu dépossédée de ses attributions, rabaissée devant ses collègues et mise à l'écart, jusqu'à son installation dans un bureau aménagé au sous-sol, loin de son équipe. Son avocate, Christelle Mazza, évoque auprès de nos confrères une agente "invisibilisée", qui a "été enlevée de l'organigramme", et qui était "moquée, conspuée comme dans un harcèlement scolaire, mise au ban".

Retenue au dernier moment sur le quai d'une gare

En avril, la fonctionnaire s'est rendue à la gare la plus proche de son domicile et s'apprêtait à se jeter sur les voies. Un usager l'a retenue au dernier moment. Elle a été hospitalisée en urgence à la fin du mois pour risque suicidaire. Elle avait pourtant tiré la sonnette d'alarme à plusieurs reprises : auprès de son organisation syndicale, du médecin du travail, du dispositif Vigisouffrance, et par un écrit demandant la protection de sa hiérarchie de second niveau, resté lettre morte. Un audit interne avait établi que l'agente se trouvait en état de souffrance sévère dans son environnement professionnel. Pour toute réponse, il lui a été suggéré de changer d'affectation. "Et le problème finalement, ça devient elle", résume Me Mazza auprès de France Inter.

Le signalement recense d'autres drames survenus depuis le mois d'octobre 2025. Le 6 octobre, une agente de la Direction de l'information légale et administrative (DILA) a tenté de se donner la mort sur son lieu de travail. Certains de ses collègues ont exercé leur droit de retrait. En mars 2026, un chargé de projet du Secrétariat général pour l'investissement s'est suicidé à son domicile, alors qu'il était en télétravail, après un entretien houleux avec son chef de service au sujet d'un vol de mignonnettes d'alcool. Le 26 mars, un agent du Secrétariat général du gouvernement (SGG) âgé de 59 ans s'est jeté sous un train dans le Val-d'Oise, "dans un contexte de souffrance au travail identifié" selon le signalement. Son service était alors en pleine restructuration, avec des postes en moins. Avant son geste, il avait écrit une lettre dans laquelle il annonçait ce qu'il s'apprêtait à faire. Selon Le Parisien, le document évoque également une mort suspecte, une personne ayant été retrouvée morte dans les toilettes.

Le signalement dénonce «une situation de harcèlement moral institutionnel présumée»

Le représentant du personnel dénonce "une situation de harcèlement moral institutionnel présumée" et des "manquements de l'employeur à son obligation de protection". Dans le courrier accompagnant la plainte et le signalement, Christelle Mazza écrit qu'"il ressort des éléments du dossier que les services du Premier ministre sont profondément déstabilisés depuis notamment la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024 et la succession des Premiers ministres et cabinets ministériels, la situation ayant commencé à se dégrader à l'automne 2024 pour les personnels administratifs". Quatre gouvernements se sont succédé en deux ans depuis la dissolution du 9 juin 2024.

Les services du Premier ministre regroupent une cinquantaine de secrétariats généraux, directions et missions, tous gérés par la Direction des services administratifs et financiers (DSAF). Plus de 3 450 personnes y travaillent, quand le cabinet du chef du gouvernement compte 60 conseillers placés sous ses ordres directs. Selon Le Parisien, aucun des agents concernés par ces drames n'était en poste auprès de Sébastien Lecornu.

Interrogés par France Inter, les services du Premier ministre indiquent qu'"une enquête administrative est en cours pour vérifier la matérialité des faits allégués et donner les suites appropriées le cas échéant". Une enquête interne portant sur l'un des suicides, jusque-là bloquée, a été validée dans la foulée, après que les organisations syndicales ont été reçues par la direction début juin. Une seconde est en cours. Les syndicats ont également obtenu qu'une enquête plus large sur les risques psychosociaux, portant sur l'ensemble des services du Premier ministre, soit confiée à un cabinet externe dans les prochains mois. Le dispositif Vigisouffrance a enregistré 66 saisines en 2025, contre 44 l'année précédente. "La prévention des risques psychosociaux est une priorité au sein des services du Premier ministre", assure le service presse de Matignon.

Si vous ou l'un de vos proches êtes confrontés à des pensées suicidaires, vous pouvez contacter le 3114, le numéro national de prévention du suicide, où des professionnels sont disponibles 24h/24 et 7j/7 pour vous écouter et vous soutenir.