L’arrivée au pouvoir des Talibans en Afghanistan peut-elle aggraver la menace terroriste visant la France ?


Illustration. (photo hadescom/shutterstock)

DÉCRYPTAGE – Dimanche 15 août 2021. Les Talibans pénètrent dans Kaboul, en Afghanistan, et s’emparent rapidement de la capitale. Désormais à la tête du pays, cette prise de contrôle sonne le glas de l’ancien régime afghan. La France, comme de nombreux autres pays, continue à évacuer ses ressortissants.

Ce renversement préfigure-t-il d’une menace accrue pour la France, notamment face à la proximité des Talibans avec le groupe terroriste al-Qaïda ? Le risque d’attentat visant l’hexagone peut-il devenir plus grand ? Guillaume Farde, professeur affilié à l’École d’affaires publiques de Sciences Po, où il y enseigne les questions de sécurité et de défense, répond à nos questions.

Actu17 : Doit-on craindre un retour d’al-Qaïda en Afghanistan comme ce fut le cas dans les années 1990 ? Est-ce que le pays pourrait servir, à nouveau, de base arrière à l’organisation terroriste en perte de puissance ces dernières années ?

Guillaume Farde : A l’occasion de leur toute première conférence de presse, les Talibans se sont engagés à ne favoriser, ni soutenir aucune organisation terroriste quelle qu’elle soit. C’est, en outre, ce que stipule l’accord de Doha conclu avec les États-Unis en 2020. A considérer que les Talibans aient tiré les leçons de 2001 et que près de 20 années d’éloignement du pouvoir aient changé leur regard, ils n’auraient pas intérêt à se montrer trop complaisants envers des organisations terroristes.

D’ailleurs, concernant Daech, les rapports sont ouvertement conflictuels : les Talibans sont en lutte politique et idéologique contre Daech. Sur un plan politique, Daech conteste leur hégémonie sur certaines fractions du territoire, notamment dans la province du Nangarhar, et, sur un plan idéologique, Daech les accuse d’apostasie en raison des accords passés avec les États-Unis. Pour les Talibans, Daech représente une double menace : celle d’une implantation durable sur une partie territoire et celle du ralliement des Afghans les plus radicaux et qui réprouveraient leur rapprochement avec l’Occident.

Et concernant al-Qaïda ?

Les liens entre les Talibans et al-Qaïda sont, vous avez raison, à la fois anciens et étroits. D’abord, al-Qaïda est née en Afghanistan. A l’origine, Oussama Ben Laden suit Abdallah Azzam en Afghanistan et dit y avoir trouvé un Islam presque chimiquement pur dont l’aspect médiéval lui rappelle celui pratiqué du vivant du Prophète. Cet idéal sociétal se mêle, en Afghanistan, à sa mystique guerrière. Dans les années 1980, Oussama Ben Laden affronte les Soviétiques en Afghanistan et il y écrit sa légende : la résistance dans l’antre du lion, le jihad contre une armée d’infidèles (l’Armée rouge), etc. Les attentats du 11 septembre 2001 sont conceptualisés en Afghanistan et, on l’oublie trop souvent, ils avaient pour objectif d’attirer l’armée américaine dans le pays pour lui infliger le même sort qu’à l’Armée rouge 20 ans plus tôt. Les liens entre les Talibans et al-Qaïda sont donc étroits et quoi que les Talibans déclarent par ailleurs, ce passé ne se rayera pas d’un trait de plume. Force est de rappeler, à cet égard, que les Talibans ont d’ores et déjà libéré des prisonniers américains membres d’al-Qaïda.

Mais pour être parfaitement complet, il faut aussi souligner que al-Qaïda a été considérablement affaiblie depuis l’intervention de la coalition en Afghanistan et plus encore depuis la neutralisation d’Oussama Ben Laden par les forces spéciales américaines à Abbottabad le 2 mai 2011. Alors que al-Qaïda se voulait, y compris sémantiquement, être à la base du jihadisme mondial, la dernière décennie a été celle d’un long et lent affaiblissement que ni la direction d’Ayman al-Zawahiri, ni la relative vigueur de ses filiales au Sahel (AQMI) et au Yémen (AQPA) n’ont réussi à enrayer. En résumé, seul l’avenir dira si al-Qaïda parvient à reprendre pied en Afghanistan mais la vigilance s’impose.

« La propagande d’al-Qaïda est néfaste et dangereuse, que l’organisation reprenne pied en Afghanistan ou non »

La prise de Kaboul et de l’Afghanistan par les Talibans peut-elle aggraver la menace terroriste, notamment « endogène » en France et en Europe dans les mois et les années à venir ?

Nos services de renseignement sont tenus de prendre ce risque très au sérieux. C’est le sens même de leur mission. A la place qui est la mienne, j’observe toutefois que les Talibans n’ont pas vraiment de lien direct avec la menace endogène en France au sens où ils n’ont pas appelé à commettre d’attentats en Europe en général, ni en France en particulier.

On peut bien évidemment redouter que al-Qaïda profite de leur prise du pouvoir pour exalter sa propagande mais je constate que la virulence du discours de l’organisation jihadiste à l’endroit de la France, notamment à l’occasion des publications / republications des caricatures du prophète, n’a jamais diminué en intensité et ce, indépendamment de l’évolution de la situation en Afghanistan. En clair, la propagande d’al-Qaïda est néfaste et dangereuse, que l’organisation reprenne pied en Afghanistan ou non.

Les Talibans ont libéré les prisonniers, notamment des jihadistes. Est-ce qu’on sait s’il y avait des Français parmi eux ?

Les Talibans ont effectivement libéré des prisonniers des Américains, notamment de la prison de Bagram, parmi lesquels des jihadistes. Les États-Unis n’ont pas communiqué officiellement sur leur nationalité, ni sur leur dangerosité. Certaines sources plutôt bien informées ont indiqué que des jihadistes affiliés à Daech ont été exécutés et notamment leur émir. En revanche, d’autres prisonniers jihadistes, liés à al-Qaïda, ont été
libérés.

« De manière générale, les organisations terroristes jihadistes sont plus enclines à inciter des personnes déjà présentes en France à passer à l’acte »

Qu’en est-il est de la crainte de voir des jihadistes ou des personnes radicalisées pénétrer en Europe en s’infiltrant parmi les réfugiés ? Est-elle légitime ?

Il ne faut pas minimiser ce risque mais il ne faut pas, non plus, l’exagérer. Nous-autres Français gardons un souvenir douloureux des attentats du 13 novembre 2015 où des complices d’Abdelhamid Abaaoud, originaires de Syrie et d’Irak, avaient emprunté des routes migratoires avant de se faire exploser à proximité du Stade de France. Mais la situation en Afghanistan n’est pas la même que celle de la Syrie en 2014 et les flux de réfugiés ne sont comparables ni en nature, ni en volume.

De manière générale, les organisations terroristes jihadistes sont plus enclines à inciter des personnes déjà présentes en France à passer à l’acte via leur propagande, qu’à envoyer des combattants depuis l’extérieur en les mêlant aux migrants. Je soulignerais, à ce sujet, que sur les 22 attentats meurtriers perpétrés sur notre sol depuis 2012, 15 l’ont été par des citoyens français. Le lien entre les réfugiés et le terrorisme n’est donc pas établi et il fait trop souvent l’objet d’une instrumentalisation populiste.

« Le projet proposé par al-Qaïda diffère de celui relayé par la propagande Daech »

A l’inverse, peut-on craindre que des Français ou des Européens décident de rejoindre l’Afghanistan comme ce fut le cas avec la Syrie ou l’Irak lorsque le groupe État islamique détenait un territoire ?

Nul ne peut l’exclure mais al-Qaïda n’est pas Daech et l’Afghanistan n’est pas la Syrie. al-Qaïda n’a jamais mis la constitution d’un califat territorial au cœur de son projet. Ses cadres considéraient même qu’il s’agissait d’une erreur stratégique. Partant de là, l’organisation qaïdiste disposait de camps d’entrainement – Mohammed Merah en a d’ailleurs fréquenté un en 2011 – mais pas d’un territoire administré que les musulmans du monde entier étaient appelés à rejoindre, accompagnés de leur famille. Outre que l’Afghanistan est plus difficile d’accès que la Syrie pour des candidats européens au jihad, le projet proposé par al-Qaïda diffère de celui relayé par la propagande Daech. L’installation physique sur place pour combattre un ennemi proche en bénéficiant de compensations matérielles et sexuelles est au cœur de la propagande de Daech : ce n’est pas ce que prône d’al-Qaïda.

Une situation similaire à celle que nous venons de vivre en Afghanistan peut-elle se reproduire ailleurs, au Sahel par exemple ?

Au Sahel, le débat se pose en des termes différents. Sans comparer les situations à outrance, il n’y a pas, au Sahel, l’équivalent d’un groupe qui, à l’instar des Talibans, pourrait prétendre au contrôle intégral d’un État et de ses frontières. Il y a, en revanche, des territoires, surtout ruraux, que les jihadistes contrôlent. Ces territoires se situent dans la zone dite « des trois frontières » (Nord du Mali, Ouest du Niger et Nord du Burkina-Faso) et certaines villes y vivent une sorte de siège. Par conséquent, si le désengagement de la France au Sahel était trop brutal, des capitales provinciales telles que Tombouctou au Mali ou Arbinda au Burkina-Faso, pourraient tomber entre les mains des jihadistes.

Un peu plus loin, nos services de renseignement extérieur sont inquiets de la situation au Nord de pays tels que la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo, sans oublier l’Est du Sénégal, où des jihadistes commencent à s’implanter. En l’état, ces groupes ne disposent pas des moyens humains et matériels pour créer une sorte d’État islamique local. Mais pour combien de temps encore ?