«Marche de la colère» : Les raisons du ras-le-bol des policiers


Les syndicats de police étaient rassemblés pour la "Marche de la colère" ce mardi à Paris. (photo Actu17 ©)

Près de 27 000 personnes ont participé à la « Marche de la colère » ce mercredi après-midi entre la place de la Bastille et la place de la République à Paris. Un chiffre record qui reflète un malaise grandissant dans les rangs de la police nationale, qui se présente sous de nombreux aspects. Nous avons interrogé des policiers et leur avons demandé concrètement qu’elles étaient leurs principales difficultés aujourd’hui.

Tous sont unanimes : la police ne va pas bien, elle fonctionne mal et ne donne pas ou plus « envie ». Ce mercredi après-midi, des policiers de toute la France ont souhaité faire le déplacement à Paris pour manifester leur ras-le-bol, leur malaise, leur fatigue. L’ensemble des syndicats majoritaires des trois corps de la maison police, avaient appelé à rejoindre cette « Marche de la colère », évoquant de nombreuses revendications.

27 000 personnes étaient présentes entre la place de la Bastille et la place de la République. De son côté la préfecture de police a « arrêté ce compter » à partir de 20 000, apprend-t-on de sources syndicales.

51 suicides dans la police nationale depuis le début de l’année

Une mobilisation qui s’est déroulée dans un contexte difficile. 51 fonctionnaires de police se sont suicidés depuis le 1er janvier. Un hommage a été rendu à ces derniers en début de manifestation, place de la Bastille. La « faucheuse » passait sur 51 personnes inertes, allongées au sol.

« La procédure n’est plus un moyen mais un frein pour la recherche de la vérité »

Parmi les problèmes évoqués par les policiers que nous avons interrogés aujourd’hui, le manque de considération est bien présent. Mais pas seulement. La lourdeur et la complexité des procédures sont réellement un poids.

« La procédure n’est plus un moyen mais un frein pour la recherche de la vérité, au détriment des victimes », nous confie Sébastien*, 40 ans, un brigadier-chef affecté à la Direction interrégionale de la police judiciaire (DIPJ) de Marseille, qui évoque des procédures interminables, avec des règles différentes selon le cadre d’enquête et des droits récemment élargis, accordés aux mis en cause.

« Les collègues CEA (du corps d’encadrement et d’application, celui des gardiens de la paix, ndlr) passent un examen pour devenir gradé et attendent ensuite des années avant d’être nommés, évidemment sans le moindre rappel de salaire », explique-t-il.

« Nous avons honte de recevoir des plaignants dans nos locaux, ils sont pour la plupart, délabrés »

« On passe notre temps à lire des mails et à remplir des tableaux pour donner des chiffres de contrôles, de prises de contact… », nous raconte pour sa part Christophe*, 29 ans, un gardien de la paix affecté dans une Brigade anticriminalité à Paris. « Notre travail au départ c’est la voie publique, mais on a tellement de papiers à remplir qu’on ne s’en sort plus, sans parler des procédures pour la moindre interpellation sur lesquelles on passe des heures », ajoute le fonctionnaire qui travaille en civil.

« Nous avons honte de recevoir des plaignants dans nos locaux, ils sont pour la plupart, délabrés, sans parler de nos véhicules dont on ne sait même pas s’ils passeraient au contrôle technique », peste-t-il.

(photo Remy Buisine ©)

« J’en suis à 450 heures supplémentaires accumulées »

« Mon unité a fait plus de 35 samedis de manifestation de gilets jaunes à Paris. Impossible d’avoir le moindre week-end de repos, et bien-sûr, sans aucune compensation à la hauteur de nos efforts. J’en suis à 450 heures supplémentaires accumulées, que je ne peux que difficilement poser », poursuit le policier.


« Il n’y avait aucune voiture disponible »

Un autre policier parisien, affecté dans une brigade de service général « Police-secours », parle quant à lui du manque de matériels et de véhicules de service, mais également du manque d’effectifs. « La semaine passée, j’ai présenté deux interpellés à un OPJ (officier de police judiciaire) hors délai, car il n’y avait aucune voiture disponible pour les amener. Ils ont été remis en liberté et vont pouvoir recommencer à voler. Et nous, on a bossé pour rien », nous raconte Franck*, 42 ans, brigadier de police. La loi impose effectivement aux policiers de présenter la ou les personnes interpellée(s) à un OPJ, dans l’heure qui suit leur arrestation.

(photo Actu17 ©)

« Nous ne sommes plus assez nombreux pour gérer toutes les manifestations culturelles dans Paris, on ne peut pas passer des heures en statique devant un lieu sensible, et en même temps interpeller des voleurs et intervenir sur un appel 17 », explique Franck. « Je trouve qu’être employé comme sécurité privée, c’est vraiment ce qu’il y a de pire… Qu’on nous recentre sur nos missions premières ! », réclame le policier.

« Le manque d’effectifs sur l’ensemble de l’agglomération crée une charge énorme de travail »

Un manque d’effectifs qu’on retrouve dans les propos de Nicolas*, gardien de la paix de 28 ans affecté lui aussi en service général « Police-secours » dans un arrondissement de Lyon. « Le manque d’effectifs sur l’ensemble de l’agglomération crée une charge énorme de travail. Il arrive souvent que l’unique équipage d’un arrondissement soit obligé de prendre en charge les missions des autres arrondissements car il n’y a plus aucun policier disponible, et pourtant nous sommes dans une grande ville ! », raconte Nicolas. « Le manque d’effectif nous empêche aussi de changer de service : tout est bouché car tout le monde est en manque, évoluer est très compliqué », nous détaille aussi le fonctionnaire.

(photo Actu17 ©)

Parmi les policiers que nous avons questionnés, Christophe, Franck, et Nicolas se sont dit prêts à changer de métier s’ils venaient à trouver un emploi qui leur correspond, à salaire égal. Une position qui reflète là encore une situation d’usure.

Les chantiers des retraites et du paiement des heures supplémentaires

Les organisations syndicales de la police nationale ont déjà mis en garde le gouvernement vis à vis de la réforme des retraites à venir : il n’est pas question de toucher au statut spécial des policiers.

Le gouvernement a d’autre part ouvert la porte à un paiement des heures supplémentaires des forces de l’ordre. Dans la police nationale, les policiers ont accumulé quelque 23 millions d’heures. Le ministère de l’Intérieur chercherait actuellement une enveloppe atteignant 300 millions d’euros pour trouver une issue à ce dossier chaud, qui reste depuis de longues années, sans réponse.

*les prénoms ont été modifiés