Le mardi 11 août 2026 à 17:40
Dans un courrier qui a fuité et résultant de l'audit qu'il a lancé après le drame de l'affaire Lyhanna, le garde des Sceaux dénonce des défaillances dans les enquêtes de police et de gendarmerie, des dossiers laissés de côté ou perdus, des enquêteurs insuffisants. Ma réaction ? Voilà là une grande fumisterie. Car si la conséquence désastreuse du judiciaire français est technique, la cause, elle, est bien politique et idéologique.
Depuis quarante ans, les autorités ont préféré un jeu politicien de soi-disant équilibre entre Intérieur et Justice, en nommant souvent des ministres aux idées antagonistes : l'un défait ce que l'autre a construit, et inversement. Elles cèdent à des courants idéologiques plutôt qu'au pragmatisme et au résultat, et refusent de nous écouter quand nous tirons la sonnette d'alarme et proposons des solutions contraires à leurs décisions, même quand ces dernières produisent des effets contraires à l'intérêt public.
«Ce même tropisme idéologique gagne une partie de la magistrature»
Ce même tropisme idéologique gagne une partie de la magistrature, puisque nombre de ses représentants refusent de dénoncer les politiques pénales et l'insuffisance chronique de moyens pour répondre efficacement à la criminalité, y compris celle au sein de la structure familiale et contre les mineurs. Résultat concret : des atteintes sexuelles sur mineurs classées sans suite par brouettes, des violeurs rarement condamnés, et des victimes qui ont eu le courage de se tourner vers le système judiciaire, mais qui n'obtiennent aucune réponse. À la fin, des conjoints ou parents violents et des pédocriminels restent faiblement inquiétés avec, au bout, des drames qui émeuvent alors que le système, lui, ne recalibre pas son paradigme.
«Quant à la prévention, n'en parlons même pas»
Quant à la prévention, n'en parlons même pas. Elle n'existe tout bonnement pas. Les décideurs laissent les policiers face à leur tonneau des Danaïdes : un flux permanent de procédures, un stock qui s'accumule, et des objectifs des chefs de service, et donc les effectifs, mal répartis.
Malgré l'urgence de la situation, Un1té n'a pas été entendu sur une réforme révolutionnaire mais nécessaire des cycles horaires des effectifs en investigation afin de lui restituer son attractivité perdue. M. Retailleau avait même tout bonnement et brutalement mis fin à une expérimentation en cours sur le sujet malgré les retours positifs des effectifs. À cela s'ajoute la politique voulue par le président de la République dès le premier quinquennat qui a ajouté des policiers sur la voie publique, mais sans consolider les unités d'enquête. Enfin, la réforme de la police nationale, voulue par le ministre de l'Intérieur Darmanin, a vidé de sa substance l'ancienne police judiciaire sans résoudre les problèmes des commissariats et des unités locales. Tout cela cumulé génère un profond malaise et une crise, une désaffection même, au sein de toute la filière judiciaire, débordée, et qui avance sans objectif clair et pérenne.
«Et puis il y a ces chiffres qui interrogent»
Et puis il y a ces chiffres qui interrogent, comme ceux des dossiers fantômes. La presse a longuement commenté le chiffre de 1 275 procédures de mineurs victimes dont le parquet de Nîmes n'aurait pas connaissance de la part des services de police et de gendarmerie du département. Or, les policiers gardois, à eux seuls, traitent en ce moment environ 850 affaires de cette nature, pour la quasi-totalité desquelles le parquet est bel et bien informé. Mes collègues, que j'ai interrogés en plusieurs lieux du territoire national, ne comprennent pas les chiffres avancés. Celui de 850 procédures fantômes dans le Nîmois côté police, cité dans le courrier du garde des Sceaux, semble erroné et correspondre en réalité au volume total de dossiers en cours. À quel moment peut-on avoir des éléments rédigés avec autant de confusion dans un courrier aussi important ? Les chiffres que chacun commente ne sont absolument pas fiables. Ces volumes de dossiers fantômes ne se retrouvent tout simplement pas sur le terrain. Visiblement, ceux chargés de remonter les données qui ont servi à l'inventaire des dysfonctionnements ayant conduit au courrier de M. Darmanin se sont essuyé les pieds sur la réalité du travail des enquêteurs.
«Il bugue en pleine audition»
Le logiciel de rédaction de procédure (PPN), censé moderniser la police nationale, n'est qu'un frein secondaire mais réel. Il bugue en pleine audition, oblige les enquêteurs à imprimer des procédures censées être dématérialisées (quand ce ne sont pas les parquets eux-mêmes qui réclament ces copies papier), etc. Tout cela fait perdre jusqu'à 30 % du temps des fonctionnaires qui ne sert pas aux enquêtes. Et c'est sans parler des outils informatiques entre enquêteurs et magistrats qui ne sont pas pleinement compatibles.
Des procureurs demandent parfois aux policiers d'ajouter des actes et des auditions non pertinents à des procédures pour lesquelles il ne reste plus à l'enquêteur qu'à interpeller l'auteur et le confronter aux éléments déjà collectés. Pourquoi ? Parce que le même procureur n'a pas le temps de gérer les suites d'une garde à vue. Le cercle est fermé.
Il y a trois millions de procédures en attente, des milliers d'auteurs de faits graves qui restent en liberté, il manque 2 500 enquêteurs de police.
«On nous dit qu'il ne faut pas opposer police et justice»
Pendant ce temps, on nous dit qu'il ne faut pas opposer police et justice, et pourtant des manœuvres entretiennent cette division, que je déplore, en maintenant l'étouffement des services et l'enlisement des agents engagés. Le flux, le stock, les effectifs mal orientés, l'absence de prévention : je le dis depuis longtemps, mais visiblement, ceux en responsabilité ne veulent rien entendre. Et ce sont les victimes qui en paient le prix.