L’histoire du policier Nicolas D., trafiquant de voitures et impliqué dans un assassinat


Illustration. (shutterstock)

Nicolas D. était gardien de la Paix depuis seulement quelques années lorsqu’il a été mis en examen à deux reprises, en décembre et en mars dernier, dans le cadre d’une affaire de trafic de voitures puis dans un dossier criminel. Plongée dans l’incroyable dérive de ce fonctionnaire de 31 ans qui a été placé en détention provisoire.

A-t-il choisi le métier de policier pour servir l’ordre public ou ses propres intérêts ? La question se pose après les mises en examen successives, en décembre dernier, puis en mars, de Nicolas D., 31 ans, gardien de la Paix, affecté à la direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC) au sein de la préfecture de Police de Paris depuis le mois d’avril 2017. Ce jeune policier, qui a longtemps travaillé dans la sécurité privée, avant de réussir le concours de police en 2016 et d’intégrer l’ENP de Rouen-Oissel, promotion 245, est désormais incarcéré et mis à pied.

En juin 2019, l’inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices, et l’Office central de lutte contre le crime organisé (OCLCO) sont co-saisis par le parquet de Paris après la découverte de « manipulations » dans le fichier confidentiel des voitures volées (FOVES). Deux fonctionnaires de la compagnie de sécurisation et d’intervention (CSI) de Paris sont suspectés de radier « artificiellement » des fichiers, des véhicules dérobés avant de les revendre. Les « boeufs-carottes » établissent que ce sont bien leurs identifiants qui sont utilisés pour opérer ces malversations. Mais sans pouvoir les confondre formellement. Il leur faudra attendre un an avant de voir leurs investigations progresser de manière significative.

Des manipulations frauduleuses effectuées dans plusieurs commissariats

En juin 2020, placé sur écoute, un homme soupçonné d’avoir acheté plusieurs voitures volées, et radiées du FOVES, évoque avec un proche un « flic ripou », prénommé « Nico ». Une rapide vérification permet aux enquêteurs de découvrir que ce suspect a effectué un virement sur le compte d’une banque en ligne, au nom d’un certain Nicolas D. Les investigations vont alors se concentrer sur ce gardien de la Paix, en poste à la sous-direction de protection des institutions, des gardes et des transferts de l’agglomération parisienne. A son entrée dans la police, ce jeune père de famille, divorcé, assure le transport et le transfert de détenus entre le dépôt du tribunal judiciaire de Paris et les différentes prisons d’Ile-de-France. Avant de devenir le chauffeur d’un des chefs de service de la DOPC.

Plus jeune, Nicolas D., né à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), voulait intégrer les rangs, prestigieux, de la DGSE, le contre-espionnage. Mais sans y parvenir.

Les mois passent et les radiations de voitures volées se multiplient. Ces manipulations frauduleuses sont effectuées depuis les ordinateurs de nombreux commissariats parisiens, notamment dans ceux des 12ème, 13ème, 16ème, 17ème, 18ème et 20ème arrondissements, mais aussi au service de Nuit 75. A chaque fois, les identifiants de différents fonctionnaires sont utilisés. Les enquêteurs découvrent que ce système frauduleux de remise en circulation de voitures, mais aussi de motos, volées a démarré en octobre 2018. Avant d’étayer leurs soupçons sur Nicolas D. Ce dernier est interpellé, au début du mois décembre 2020, au domicile de sa mère à Saint-Mandé (Val-de-Marne), alors qu’il est de retour d’un séjour à Dubaï.

55 000 euros en numéraire et des vacances à 16 000 euros

L’affaire, révélée par Le Parisien, secoue l’institution policière. Comment un jeune gardien de la Paix a-t-il pu manœuvrer sans éveiller le moindre soupçon ? Chez lui, de nombreux vêtements et une dizaine de montres de luxe sont saisis. Son train de vie interroge. A l’été 2020, il passe des vacances à Ibiza (Espagne), puis à Calvi (Haute-Corse) et dépense en moins d’un mois près de 16 000€. Dans la fouille du domicile de sa mère, un pistolet automatique Glock 19 de calibre 9 mm parabellum et de faux certificats d’analyse COVID sont aussi récupérés. Deux autres armes seront retrouvées dans le coffre-fort d’un hôtel du 11ème arrondissement, dont le patron est ami avec le fonctionnaire de la DOPC. Dans un box loué au nom d’un proche, les enquêteurs tombent encore sur 55 000€ en argent liquide et un document listant une vingtaine de matricules de policiers en exercice dans différents services parisiens, ainsi que leurs codes d’accès aux fichiers police, dont le FOVES.

En garde à vue, Nicolas D. nie tout en bloc. Mis en examen pour « recel de vols », « association de malfaiteurs » et « introduction frauduleuse dans un système de traitement informatisé de données », il est placé sous contrôle judiciaire. Une décision qui motive un appel du parquet, avant d’être confirmée par les juges de la cour d’appel de Paris. Au total, les enquêteurs de l’OCLCO ont identifié près de 150 voitures signalées volées qui ont fait l’objet d’une radiation frauduleuse. Des radiations opérées grâce à l’usurpation des identifiants de connexion d’une vingtaine de policiers. De leur côté, les « bœufs-carottes » concluent que Nicolas D. n’avait finalement bénéficié d’aucune complicité au sein de la police mais avait « profité de pratiques administratives déviantes et d’une défaillance dans le contrôle de l’activité des fonctionnaires au sein de son unité ».

Mis en examen pour « complicité de meurtre en bande organisée »

Nicolas D. pense alors, peut-être, pouvoir préparer sa défense en toute sérénité. Mais une bien plus méchante affaire va le rattraper. Nous sommes au début du mois de mars et, cette fois-ci, ce sont les enquêteurs de la brigade criminelle de la PJ Paris qui viennent le cueillir à son domicile. Depuis l’été 2020, les policiers de la crim’ ont la lourde tâche de faire toute la lumière sur les activités criminelles d’un groupuscule de francs-maçons dévoyés, composé d’anciens fonctionnaires de police et de professionnels de la sécurité.

Une coach en entreprise a échappé, de peu, à un projet « d’élimination », fomenté par l’un de ses concurrents dans la profession et qui devait être exécuté par deux militaires de la DGSE se croyant en mission pour la France… L’interpellation de ses deux « exécutants », le 24 juillet 2020 à Créteil (Val-de-Marne), a permis l’identification des donneurs d’ordre et de « petites mains ». Parmi lesquelles figure un certain Sébastien L., employé dans la sécurité privée. Il a travaillé par le passé avec Nicolas D., et se revendique même comme son « ami ». C’est ce dernier qui permettra aux enquêteurs de la brigade criminelle de remonter jusqu’au policier mis à pied.

Au cours de l’une de ses gardes à vue, Sébastien L. aurait expliqué que Nicolas D. lui avait fourni une arme, puis une voiture pour ses différentes « opérations ». Pis : il aurait assuré que Nicolas D. n’ignorait rien de ses missions et aurait même dû participer à l’une d’entre elles qui a abouti à l’exécution d’un pilote de rallye, Laurent Pasquali, le 29 novembre 2018, dans le parking d’un immeuble à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Le même exécutant, rebaptisé « Alpha » par ses commanditaires pour désigner leurs complices en charge de meurtres, se serait montré très précis. Il aurait encore assuré que les balles employées pour l’assassinat du pilote lui auraient été fournies par Nicolas D. et proviendraient de munitions « rechargées » dans un stand de tir de l’avenue Foch, afin de brouiller les pistes en cas de découverte d’une douille. Il aurait aussi précisé qu’il connaissait Nicolas D. depuis 2013 ou 2014 alors qu’ils travaillaient ensemble dans la sécurité privée. Ce dernier aurait mis à sa disposition un appartement dans le 12ème arrondissement.

Sébastien L. aurait encore confié que Nicolas D. n’avait finalement pas participé à cet assassinat car il n’avait pas eu besoin de lui. Le même aurait assuré que Nicolas D. avait pu se présenter au concours de gardien de la Paix, bien qu’il n’ait pas le BAC, après avoir présenté un faux diplôme lui donnant un niveau équivalent au BAC. Toujours selon Sébastien L., le policier de la DOPC mis à pied aurait aussi falsifié un permis militaire pour obtenir l’équivalence du permis C, indispensable pour conduire les véhicules transportant les détenus dont il avait la charge, avant de qualifier son ami de faussaire et de traître à la police. Nicolas D. aurait fait appel à son ancien collègue pour s’attacher les services d’un détective privé après la révélation de son interpellation et son implication présumée dans les radiations frauduleuses de véhicules volées par la presse. Le policier de la DOPC aurait souhaité découvrir « la taupe » ayant informé les médias.

Les enquêteurs de la brigade criminelle ont bien retrouvé une moto volée, « sortie » des fichiers parmi la liste attribuée à Nicolas D., en possession de Sébastien L. Malgré ses farouches dénégations, Nicolas D. a été mis en examen pour « complicité de meurtre en bande organisée » et « association de malfaiteurs » avant d’être placé en détention provisoire. Et la justice est persuadée que l’ancien chauffeur de la DOPC est loin d’avoir livré tous ses secrets.

Contacté, l’avocat de Nicolas D., Maître Kaminski n’a pas souhaité réagir.