Gérald Darmanin à Actu17 : «Cela fait 3 ans que je défends de toutes mes forces la police»

INTERVIEW EXCLUSIVE. Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a clarifié ses propos tenus au Sénat la semaine dernière au sujet du niveau scolaire des policiers, à l'origine de vives réactions dans les rangs de l'institution. Il évoque une "polémique lancée par l'extrême droite" et un extrait de "46 secondes" retiré de son contexte, puis nous parle longuement de la formation des policiers et de plusieurs pistes d'amélioration.
Gérald Darmanin à Actu17 : «Cela fait 3 ans que je défends de toutes mes forces la police»
Gérald Darmanin au moment d'une collation à l'ENP de Oissel, en discussion avec un formateur FTSI et des élèves, le 11 juillet 2023. (SC / A17)
Par Stéphane Cazaux
Le mardi 11 juillet 2023 à 22:17 - MAJ mardi 11 juillet 2023 à 23:01

Ce mardi matin, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin s'est déplacé à l'école nationale de police (ENP) de Oissel, près de Rouen, en compagnie du directeur général de la police nationale (DGPN), Frédéric Veaux, et du préfet de la région Normandie et de la Seine-Maritime, Jean-Benoît Albertini.

Nous avons assisté à sa prise de parole devant près de 200 élèves gardiens de la paix et élèves policiers adjoints, dans l'amphithéâtre de l'école. Interrogé à tour de rôle par une dizaine de ces futurs policiers, l'actuel locataire de la place Beauvau leur a longuement répondu, durant près de deux heures, sur un ton détendu mais précis. Gérald Darmanin a notamment "confirmé" la création de trois nouvelles CRS à la fin de l'année et d'une quatrième "début 2024". Il a également expliqué qu'il avait souhaité l'ouverture de sept postes de gardiens de la paix à la brigade criminelle de la police judiciaire de Marseille.

Questionné au sujet des refus d'obtempérer qui augmentent en France ces dernières années, le ministre de l'Intérieur a estimé que "l'autorité de l'État n'était pas au rendez-vous" vis à vis des chauffards en cause, ajoutant qu'une peine de deux ans de prison pour ce délit était insuffisante. Gérald Darmanin a également évoqué la loi de 2017, relative à l'usage de l'arme des policiers - l'article L435-1 du CSI -, qui a été remise en cause par certains députés de gauche après le décès de Nahel M. à Nanterre, affirmant qu'il n'était, à son sens, pas nécessaire de "revoir" ce texte, encore moins "sous le coup de l'émotion".

Après ces deux heures d'échanges et un moment de collation où il a pu converser plus directement avec certains élèves, Gérald Darmanin nous a accordé un entretien. Il revient sur ses propos tenus la semaine dernière au Sénat qui ont provoqué de vives réactions dans une partie des rangs policiers, mais également sur la formation des agents, à l'école et tout au long de leur carrière, évoquant dans le même temps des pistes de réformes à venir.

Actu17 : Vous avez déclaré à la commission des Lois du Sénat, le 5 juillet dernier, que le "capital social" des policiers, à l’exception des commissaires, était plus faible qu’aux ministères de la Justice et de l’Éducation nationale. Des policiers ont déclaré sur les réseaux sociaux avoir été blessés. Que vouliez-vous dire exactement et que voulez-vous leur répondre ?

Gérald Darmanin : D'abord, si des propos ont blessé et été mal interprétés, je les regrette. Cela fait trois ans que je défends de toutes mes forces la police et le gendarmerie. Moi-même étant issu d'un milieu très modeste, sans grand diplôme, il n'y a aucune volonté de blesser, bien au contraire. Je constate que cette polémique est lancée par l'extrême droite. C'est un peu décevant de la part de ceux qui la commentent. Les policiers passent leur temps à dire - et ils ont bien raison - qu'il ne faut pas prendre 15 secondes d'une intervention et qu'il faut la regarder dans son intégralité, avant d'accuser. Je constate que j'ai fait 1h26 de commission au Sénat, où j'ai défendu très fortement les policiers (Gérald Darmanin était interrogé au sujet de la récente vague d'émeutes et de violences urbaines, ndlr), et on retire 46 secondes de son contexte. Si on avait un minimum d’honnêteté intellectuelle, on s’apercevrait que l'ensemble de l'audition est évidemment un soutien très fort à la police nationale.

Après il y a aussi ce que j'ai rappelé aux jeunes élèves gardiens de la paix que j'ai rencontrés aujourd'hui : 60% des gardiens de la paix ont le BAC, 20% ne l'ont pas. 80% d'entre eux ont donc, soit le BAC, soit un niveau inférieur. Je constate que pour passer les concours de la magistrature, ou pour rentrer à l'ENM (l'école de formation des magistrats de l'ordre judiciaire français, ndlr) par exemple, il faut au minimum un niveau BAC+4. C'est mettre à l'honneur les policiers - qui sont des enfants du peuple comme je le suis -, de passer des concours, alors que, objectivement, ils ont fait des études moins importantes que leurs autres collègues fonctionnaires. C'est, par conséquent, une responsabilité supplémentaire de leur administration, de les former davantage. C’est une exigence avant tout pour leur chef.

Je suis celui qui a augmenté de quatre mois la formation des policiers. Je constate que ça représente plus qu’un doublement (+111%) de cours d'investigations et de droit en plus, et 51% d’enseignement supplémentaire de l'emploi des armes, techniques de défense en interpellation. C'est aux écoles de police et de gendarmerie de davantage former, des policières et des policiers, qui souhaitent entrer rapidement au service de la Nation, vu leur souvent jeune âge. Et ce n'est pas leur rendre service que d’être démagogue, de leur dire qu'ils savent tout à tout moment, et de les envoyer directement dans les commissariats de police sans les former aux techniques d'intervention, au droit, au numérique.

Votre prédécesseur, Christophe Castaner, avait réduit la scolarité des policiers en école de police à huit mois. Vous l’avez rallongée. Mais est-ce vraiment une affaire de durée ? Faut-il réformer d’autres choses ?

Il y a encore trois choses à améliorer. Sans doute une sélection qui doit être repensée pour les policiers et les gendarmes. La question est de savoir si le concours actuel est le bon. Comme je l'ai dit, je préfère l'oral à l'écrit pour mieux cerner les motivations et mieux connaitre les personnes. Je pense qu'il y a aussi un travail d'accompagnement pour déterminer quel type de policiers on veut, plutôt que de seulement élaborer des techniques qu'ils vont ensuite apprendre à l'école de police.

J'ai fait sauter la barrière d'âge (pour l'accès au concours, ndlr). J'ai rencontré un policier de 56 ans qui m'a remercié car on avait fait sauter cette barrière. Il y a des tas de gens qui ont les capacités pour entrer dans la police nationale et qu'on ne va pas chercher à l'extérieur.

Le second sujet c'est évidemment d'augmenter le temps de formation. C'est très important. J'ai permis, grâce à la loi qu'on a fait voter au parlement et voulu par le Président de la République, à tous les policiers, quelque soit leur niveau, de passer le concours d'OPJ (officier de police judiciaire, ndlr). 60% d'entre eux ont réussi la première partie de ce bloc. Ça montre que, lorsqu'on forme bien les policiers, et qu'on les aide à progresser, ils réussissent. Et donc on doit former davantage les policiers. Il y a la contrainte de la capacité des écoles : plus on forme les policiers longtemps, plus leur arrivée sur le terrain est retardée. Il faut y réfléchir pour les années à venir.

Et troisièmement, je pense que l'un de nos problèmes, c'est que les policiers, durant leur quelques semaines de stage dans un commissariat (au cours de leur scolarité, ndlr) et durant leur année de stage, ne voient pas d'autres services de police. Ils font un seul service uniquement. Il faut qu'ils aillent voir ce qu'est la police judiciaire, ce que sont les CRS, mais aussi le renseignement. Et ça, on ne le fait pas assez par manque de temps. Il n'est donc pas forcément nécessaire d'augmenter le temps de formation, mais peut-être d'augmenter les contacts avec le terrain, pour que les policiers puissent avoir une vision et une approche diversifiée de leur futur métier.

La formation continue, c'est un sujet qui revient régulièrement chez les policiers car elle n'est que peu présente ou insuffisante. Les trois séances de tirs obligatoires par an est un exemple. En 2021, le président de la République avait annoncé la création d’une académie de police à Montpellier. Deux ans après, où est-ce qu'on en est ?

Vous avez raison. La formation continue, on l'a augmentée dans les textes, de 50%. Il faut que ce soit désormais dans les têtes et que ce soit très concret. Je sais que seulement 60% des policiers font leur trois séances de tirs annuelles. On les met en danger. Lorsqu'il y a un problème, la première chose que fait l'IGPN (inspection générale de la police nationale, ndlr), c'est de regarder si les séances d'entraînements au tir ont été réalisées. Avec l'augmentation des effectifs que l'on créé depuis l'arrivée du président de la République, cela nous permet de libérer un peu de temps pour la formation. Mais ce n'est pas assez. Il n'y a pas assez de stands de tirs. C'est pourquoi les nouveaux commissariats en sont équipés, je pense notamment au commissariat de Valenciennes. C'est pareil pour les salles de sport, les cours de formations juridiques.

Le troisième enjeu, ce sont les formateurs : nous devons en former davantage pour qu'ils puissent ensuite enseigner aux policiers. On manque cruellement de FTSI (formateur aux techniques et à la sécurité en intervention, ndlr) qui font un travail admirable. Dans le programme que l'on a budgétisé et fait voter (la loi d'orientation et de programmation du ministère de l'intérieur (LOPMI), ndlr), il y a une augmentation très forte du nombre de formateurs. Ainsi, d'ici cinq ans, on aura plus de stands de tirs, plus de formateurs et donc plus de formations. C'est un grand chantier qui s'ouvre devant nous.

La formation est étroitement liée à la recherche. Pourquoi la police n’a toujours pas de conseil scientifique ou de centre de recherche dédié, contrairement à la gendarmerie ?

Nous sommes en train de le créer. Nous avons, à la fois, un comité de déontologie pour tout le ministère de l'Intérieur, et pas simplement pour la police nationale, qui, je l'espère, nous permettra d'améliorer notre relation avec le monde universitaire et celui du droit, et notamment que les avocats puissent être parmi nous. Nous n'avons rien à craindre de leur vision. La gendarmerie est un bon modèle sur ce point. Il faut que la police s'ouvre davantage. Je vais notamment mettre en place des bourses, pour des thèses qui vont travailler autour de la police, de son histoire, de son action, de son efficacité.

Je pense qu'il est très important aussi de faire ce que font nos amis militaires. Il faut, à des moments, accepter des admissions sur titre. La gendarmerie, c'est à la fois des concours, une grosse admission interne, et puis des admissions sur titre. Cela permet d'avoir des polytechniciens, des ingénieurs, des gens qui font des thèses, des scientifiques, et d'aérer parfois la petite endogamie d'une administration.

On pourrait imaginer des gardiens de la paix, des officiers, des commissaires, sur titre. Pas la majorité mais des gens qui ont envie de devenir policier, qui sont des "hackeurs professionnels" par exemple. Des gens qui ont une expérience en balistique, des gens qui ont une expérience en sociologie. C'est une réflexion que nous poussons et qui se concrétisera bientôt, car de nombreux textes réglementaires seront publiés.

Sur un plan plus personnel, on vous pressent comme le possible prochain locataire de Matignon, dans un futur proche. Est-ce que c'est un poste qui vous intéresserait et que vous visez ?

Moi je suis un gamin du Nord. Mes parents étaient commerçants et mes grands-parents venaient de l'autre côté de la Méditerranée. Être ministre de l'Intérieur à 40 ans, c'est pour moi un immense honneur. Je mesure tous les jours l'honneur que c'est, de s'occuper de la sécurité des Français, de lutter contre le terrorisme, de s'occuper des policiers et des gendarmes qui risquent leur vie tous les jours. Je suis concentré sur ce sujet.

Mon poste est à disposition du président de la République. En tout cas, chaque jour et nuit qui passent au ministère de l'Intérieur, je le passe auprès des forces de l'ordre, avec une volonté d'exigence et de dire la vérité, mais en même temps de très grand soutien. Je ne crois pas qu'il y ait de plus beau poste, au sein du gouvernement, que celui du ministre de l'Intérieur. Aucun policier ou gendarme ou pompier ne comprendrait que je pense à autre chose, alors que je suis en charge de leur sécurité.