Le lundi 10 août 2026 à 08:19
L'Association nationale de police judiciaire (ANPJ) s'en est prise dimanche 9 août à Gérald Darmanin dans un communiqué, où elle fustige "l'hypocrisie" et "la trahison" du garde des Sceaux, au lendemain de la révélation par Le Monde du courrier qu'il a adressé au ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez sur l'état des enquêtes en matière de violences sexuelles sur mineurs. L'association d'enquêteurs reproche au ministre de la Justice de dresser aujourd'hui le procès d'une situation qu'il a lui-même contribué à créer durant ses quatre années et demie passées place Beauvau. Quelques heures après les révélations de nos confrères, Gérald Darmanin a riposté en publiant sur X une note de trois pages adressée aux ministères de l'Intérieur et de la Santé, assortie d'un bilan chiffré inédit.
Le courrier à l'origine de cette séquence, daté du 29 juillet et long de douze pages, a été révélé samedi par Le Monde. Il compile les constats transmis par 37 parquets généraux et recense des procédures que la justice n'a jamais vues passer, d'autres égarées en cours de route, des enquêteurs insuffisamment formés et des unités saturées. Ce travail de recensement avait été engagé après la mort de Lyhanna, collégienne de 11 ans dont le corps avait été découvert le 4 juin dans le Gers. Plusieurs plaintes pour des infractions à caractère sexuel sur des mineurs visaient déjà le principal suspect, Jérôme Barella, sans qu'aucune n'ait été suivie d'effet. L'audit ordonné dans la foulée par le garde des Sceaux avait établi l'existence de 85 047 plaintes en cours de traitement pour violences sexuelles sur mineurs.
«Docteur Darmanin» contre «Mister Gérald»
Créée en août 2022 par des enquêteurs de la police judiciaire hostiles à la réforme de la police nationale, apolitique et sans étiquette syndicale, l'ANPJ ne conteste pas le diagnostic posé par le ministre. "Ces constats et alarmes sont justifiés", écrit-elle, rappelant avoir elle-même alerté sur ces failles dès la fin du mois de juin. Elle valide notamment ce que relève le rapport sur le déficit d'enquêteurs, y compris dans les unités spécialisées, sur l'accumulation de procédures en souffrance et sur l'inadaptation persistante des logiciels, la police et la justice n'utilisant pas les mêmes systèmes de classement alors que les dossiers circulent en permanence entre les deux institutions. Ce que l'association conteste, c'est la légitimité de celui qui pose ce diagnostic.
Le communiqué file d'un bout à l'autre une référence au docteur Jekyll et à M. Hyde, opposant "Docteur Darmanin", ministre de la Justice lucide sur les carences, à "Mister Gérald", ancien locataire de la place Beauvau qui les aurait laissé prospérer. "Dans ce rapport, Docteur Darmanin, ministre de la justice, se livre à un exercice d'inventaire des lacunes des services de police judiciaire du ministère de l'intérieur, si longtemps occupé par Mister Gérald, resté place Beauvau plus de quatre ans, soit plus qu'aucun de ses prédécesseurs depuis cinquante ans", cingle l'ANPJ. Et de conclure : "C'est bien son propre bilan de ministre de l'intérieur que l'actuel ministre de la justice torpille aujourd'hui."
COMMUNIQUE DE PRESSE
note de @justice_gouv @GDarmanin adressée à @NunezLaurent et @Interieur_Gouv .
Dr Darmanin et Mister Gérald.
10 ans de choix politiques ont detruit ma Police Judiciaire.
Une reforme tournee vers l'ordre public.
Et un fiasco annoncé. pic.twitter.com/GIzpGBwMHv— ANPJ-ASSO (@ANPJ_ASSO) August 9, 2026
L'association déroule ensuite ce qu'elle porte au passif de l'ancien ministre de l'Intérieur. Elle rappelle sa présence aux côtés d'Emmanuel Macron le 14 septembre 2021, lors du discours de clôture du Beauvau de la Sécurité, et la réorganisation de la Sécurité publique engagée pour répondre à l'exigence présidentielle de "plus de bleus" sur le terrain, qui aurait redéployé des effectifs judiciaires vers la voie publique. Elle vise surtout la réforme de la gouvernance de la police nationale menée en 2024, axée sur la départementalisation et présentée avec une "PJ à 22 000 effectifs" : celle-ci n'a pas soulagé les services chargés de la petite et moyenne délinquance et a "considérablement affaibli l'ex Police Judiciaire", estime l'ANPJ. Elle souligne enfin que Gérald Darmanin avait eu connaissance dès 2023 d'un rapport d'évaluation des stocks qui recensait plus de trois millions de procédures non traitées et alertait déjà sur le sort des viols et agressions sexuelles sur mineurs.
L'association réclame en conséquence une réforme de fond : la création d'une Direction générale de la police judiciaire renforcée en effectifs, un recrutement dédié à l'investigation, une filière encadrée par des commissaires, officiers et gardiens de la paix formés à ces métiers, et un véritable service de renseignement criminel opérationnel. Elle plaide également pour une simplification de la procédure pénale, "et non une recodification à droit constant", ainsi que pour un "bond en avant technologique".
La riposte du ministre, «pour que nulle fake news n'existe»
Dimanche à la mi-journée, Gérald Darmanin a répondu en rendant public sur X un document de trois pages, "pour que nulle fake news n'existe". Il ne s'agit pas de la lettre de douze pages révélée par Le Monde, dont Laurent Nuñez avait regretté la veille "la fuite prématurée", mais d'une note distincte, adressée au ministre de l'Intérieur et à la ministre de la Santé, des Familles, de l'Autonomie et des Personnes handicapées, avec copie au président de la République et au Premier ministre. Elle a pour objet la synthèse des revues de portefeuilles des 36 cours d'appel et ne reprend aucun des exemples de dysfonctionnements ville par ville publiés par le quotidien, sans pour autant les contredire. "Le monde dans lequel nous évoluons est celui où l'on commente un "courrier" qu'on n'a pas vu", déplore par ailleurs le ministre dans son message.
Ne pas vouloir améliorer le service public de la justice, et donc des services d’enquête, n’est pas à la hauteur de la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants.
Le monde dans lequel nous évoluons est celui où l’on commente un « courrier » qu’on n’a pas vu… Je le… pic.twitter.com/l5eDCsYKtI
— Gérald DARMANIN (@GDarmanin) August 9, 2026
970 dossiers «extrêmement prioritaires»
Cette note livre le bilan chiffré du recensement demandé aux procureurs généraux le 8 juin. Le taux d'examen consolidé s'établit à 81,9 %, soit 69 626 procédures passées en revue sur un stock de 85 047. Le croisement avec les fichiers des services d'enquête a fait bondir les stocks locaux dans des proportions considérables : Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) est ainsi passée de 3 152 affaires à près de 4 900, et Bordeaux (Gironde) de 1 499 à 2 913. Environ 970 dossiers sont désormais identifiés comme "extrêmement prioritaires", c'est-à-dire des violences sexuelles criminelles commises sur des mineurs toujours mineurs à ce jour, avec un auteur identifié disposant d'antécédents au casier judiciaire. Depuis le 8 juin, 1 350 informations judiciaires ont été ouvertes pour des violences sexuelles sur enfants, soit une hausse de 309 % par rapport à l'année précédente sur la même période, et 675 personnes ont été incarcérées, un chiffre en hausse de 173 %.
Le garde des Sceaux y reconnaît aussi des difficultés structurelles qui rejoignent partiellement les critiques de l'ANPJ. Il écrit ainsi que la rentrée de septembre devra donner lieu à une mobilisation commune des parquets, des officiers de police judiciaire et des services d'enquête sur ce contentieux "au détriment des autres activités". Il pointe l'attrition du réseau de médecine légale, avec des unités médico-judiciaires sous-financées ou saturées et un seul médecin légiste pour toute la Corse, la pénurie d'experts psychiatres et psychologues, ainsi qu'un maillage incomplet des unités d'accueil pédiatriques enfants en danger (UAPED). Il relève enfin le manque de fiabilité des outils statistiques, un écart étant constaté entre la plateforme de signalement PHAROS, le logiciel judiciaire Cassiopée et les fichiers des services d'enquête.
Dans son message publié sur X, Gérald Darmanin défend enfin son bilan à l'Intérieur, affirmant que personne n'a créé autant d'effectifs pour les policiers et les gendarmes, "plus de 8 000", ni ne s'est autant intéressé à la protection des mineurs, avec la création de l'Office des mineurs (OFMIN), le doublement des effectifs de la brigade des mineurs de la préfecture de police et une augmentation de 30 % des salles Mélanie, ces espaces aménagés pour recueillir la parole des enfants victimes. Le ministre dit connaître "le travail extrêmement difficile et courageux des enquêteurs et la crise de la filière investigation", avant de renvoyer les deux institutions à leurs responsabilités : "Chacun doit améliorer son process de travail, à la justice comme dans les forces de l'ordre, en regardant la réalité en face."Une rencontre entre les ministères est prévue le 3 septembre.